Je me rendis chez Regnault; il était sorti. Je lui laissai un mot. À sept heures du soir, il vint tout content me bien surprendre, en me montrant cette note, et en m'annonçant que j'avais beaucoup amusé l'Empereur par la terreur panique qui m'avait valu une audience particulière sur un escalier dérobé. Regnault avait ordre de me donner un bon sur le Trésor. La somme était considérable. Je refusai d'en accepter l'ordonnance; mais j'avoue sans détour que mon refus était un calcul, et tenait à un plan de ma tête un peu plus qu'à une délicatesse de mon cœur. N'ayant nommé ni compromis personne, j'aurais pu recevoir sans rougir une marque de reconnaissance pour un avis utile; mais j'ambitionnais mieux qu'une récompense pécuniaire, et je voulais pouvoir un jour demander à l'Empereur une position honorable comme mon dévouement, et pure comme la passion pour la gloire. Regnault, dont l'ame comprenait tous les sentimens généreux, surtout ceux d'un dévouement sans bornes, Regnault m'approuva et promit toute la chaleur de sa protection en faveur du projet que je lui communiquai pour mon avenir. Hélas! cet avenir, qui jamais n'arrive ni comme on le craint, ni comme on le désire, devait m'ôter, tout, oui, tout, jusqu'à l'espérance, puisque toutes se sont brisées sur un cercueil!… Le surlendemain, c'était le 17 janvier, je crois, Ney vint m'annoncer qu'il partait pour le quartier général de Châlons-sur-Marne. Je ne puis dire qu'il était triste ni agité de sombres pressentimens, puisqu'il s'agissait d'aller combattre; à l'idée des périls, Ney était toujours tout lui; mais il y avait quelque chose de plus réfléchi, de plus raisonneur dans ses dispositions; tellement que je me gardai bien de lui parler de ma singulière audience, et que je ne pus m'empêcher de lui répéter: «Aimez-vous moins l'Empereur, avez-vous regret à cette campagne?» Il en revint à son cheval de bataille: «C'est la France que j'aime; pour elle, je suis prêt à partir: mais s'il ne s'agit que de lui, j'avoue qu'un peu de repos nous conviendrait à tous.
«—Sans doute, et tous vous l'avez bien mérité. Encore un effort; encore cette moisson de lauriers; elle est la plus nécessaire, elle sera la plus glorieuse.» Ces mots-là avaient de l'écho dans l'ame de Ney; aussi se laissa-t-il aller à mes inspirations. Celles de l'amour et de la gloire ont une si prompte et si puissante sympathie!
Le maréchal partit dans la nuit, et cette fois la patrie était de moitié dans la tendre résolution qui allait me pousser encore sur les traces du guerrier. Je m'occupai de mes faciles préparatifs de campagne; Regnault n'approuvait pas l'idée de ces courses militaires, qu'il appelait mes Jeanne-d'Arcqueries; mais j'avais l'habitude de n'écouter que moi, et les défenses positives même de Ney ne servaient d'ordinaire qu'à stimuler davantage mes résolutions. La seule concession que ma tête pût faire se réduisait à ne pas transgresser la religion du sévère incognito, que me commandaient son repos et mon respect pour ses liens légitimes. Je ne voulus point faire d'adieux à Regnault, afin de m'épargner l'inutile résistance de ses conseils. Mais je n'y échappai point; car à peine Ney m'avait quittée, que le comte se présenta chez moi. Entre autres choses qui ajoutèrent à la surprise de cette si prompte visite, ce fut l'espèce d'enquête qu'il me fit subir sur le gouverneur de Wilna (le général Hogendorp); il voulut savoir si je le voyais lors de la campagne de Russie; si j'étais à Smorgony lorsque ce général y arriva au départ de Napoléon pour la France. «J'ignorais même, lui dis-je, qu'il y eût des Hogendorp combattant pour la France; j'en suis bien aise. Honneur de la patrie de ma mère, je suis fière de les voir tous comprendre aussi bien la brillante gloire des armes que celle d'une éloquence qui défend victorieusement les libertés publiques[10]. Mais pourquoi me parlez-vous du général?
«—Ah! le pourquoi? ma bonne Saint-Elme; vous permettrez à l'homme d'État de ne pas le confier à votre tête brûlée.» Il me disait cela avec une mine moitié grave, moitié ironique qui ne lui était pas naturelle. Je n'en sus jamais plus par Regnault, et quand j'en voulais parler, long-temps après, il éludait de répondre, me disant seulement: «Cela n'a pas nui à fama volat.» En rassemblant toutes ces circonstances, toutes ces questions que la plupart du temps loin d'expliquer on n'achevait même pas, je croyais toujours y trouver quelque secrète dénonciation de D. L***.
Je connaissais deux personnes à Châlons, chez lesquelles je pouvais réclamer une hospitalité bienveillante; j'y arrivai dans la nuit du 28 janvier. Les maréchaux Victor, Marmont, Mortier, Oudinot et Ney y commandaient sous les ordres de Napoléon. Quelle réunion encore imposante de talens militaires, lorsque tant d'autres étaient dispersés sur des points divers pour garder contre l'invasion de l'étranger cette France défendue trente années au prix de leur sang!
Je cherchai dès le lendemain à voir Ney; mais comme sa figure me sembla aussi sévère que lors de la rencontre en Russie, je craignis les résultats de la même colère, et cette fois je n'exposai pas mon empressement à la même réception. Je pris courage et patience, en donnant à mon cœur la distraction guerrière des grands spectacles dont j'étais entourée. C'étaient toujours nos braves du Rhin, du Tibre et des Pyramides, mais les habitudes de l'Empire avaient singulièrement assoupli ces caractères fiers et ces ames fortes; c'était même valeur, même courage, mais un courage plus résigné que bouillant. On semblait plutôt attendre la mort comme un devoir, que la braver pour une conquête. Jamais nos héros ne se montrèrent plus dignes de leur renommée, jamais plus infatigables; mais sans diminuer la part des éloges qu'ils ont si chèrement achetés, je dois constater, comme un fait curieux pour l'histoire, un changement de mœurs en quelque sorte dans nos grands capitaines. On aurait dit une sorte de mélancolie de l'héroïsme. Le maréchal Oudinot avait encore un peu plus qu'autrefois son ton fâché et froid, qui tient à un caractère de stoïcisme admirable, mais peu de mon goût, quand il se trouvait près de Napoléon. Je remarquai en lui et peut-être plus que dans les autres maréchaux, un je ne sais quoi d'involontairement mécontent. J'avais souvent vu le maréchal aux beaux jours de la république, c'était un autre homme; c'était alors chez Oudinot l'enthousiasme de la jeunesse et en quelque sorte d'un premier amour. Du temps de l'entrée en Hollande et en Italie, on avait tout à conquérir, titres, dignités, richesses, et sous l'empire, en 1814, on pouvait craindre de tout perdre. Celui des maréchaux qui conservait le mieux l'ancien caractère de simplicité et d'illusion, était le maréchal Victor, qui me parut là ce qu'il fut toujours, non seulement aussi brave, mais d'une ardeur aussi jeune que dans les premières victoires, qui l'ont classé si haut dans nos annales. Quant au maréchal Macdonald, je ne le vis passer qu'à cheval; Marmont, le favori de l'Empereur, était, avec Ney, celui dont l'extérieur annonçait la plus confiante sécurité dans nos succès, et qui devait encore s'en montrer un des brillans coopérateurs à Rosnay, où, l'épée à la main, il passa au travers de 25,000 Bavarois commandés par de Wrede, cet infidèle allié. Cependant une différence perçait encore dans l'ancien aide de camp du général Bonaparte, Marmont. J'eus encore l'occasion de voir les aides de camp de Napoléon, les généraux Corbineau, Déjean, Flahaut, et un autre dont j'ai oublié le nom. L'Empereur partit avec le général Bertrand. Le 27, il repoussa des Prussiens et entra à Saint-Dizier. Ney, dans cette campagne, ne quitta presque pas l'Empereur. J'avais suivi le mouvement de l'armée à peu de distance; nous étions sur la route de Troyes; on passa par des chemins horribles, par des marais et une forêt, que la saison rendait impraticables; c'était Blücher que l'Empereur voulait atteindre, et Blücher était à Brienne. On vint apprendre à l'Empereur qu'il y était retenu par la rupture d'un pont; ce fut un éclair de joie pour Napoléon. Le château fut si brusquement attaqué, que Blücher faillit être pris. Ce n'était pas la première fois que ce général n'échappait qu'à la faveur d'un stratagème ou d'une surprise. On se battit plus de douze heures; la nuit était déjà profonde, lorsque harcelée, pouvant à peine me tenir à cheval, croyant entendre le feu diminuer, je demandai un lit dans une espèce d'auberge sur la route: on me donna un matelas par terre et un peu de vin chaud. Je me roulai dans mon manteau, et j'allais dormir d'un excellent sommeil de bivac, lorsque plusieurs paysans entrent en tumulte, en criant: «L'Empereur a manqué d'être tué.»
Le lendemain je sus que le général Gourgaud lui avait sauvé la vie en abattant à ses pieds un Cosaque dont la lance allait l'atteindre. Il n'y avait là qu'une partie de la vieille garde; un des sous-officiers, qu'une blessure retenait en arrière, me dit que l'Empereur était retourné à Brienne, et qu'il craignait bien, d'après l'avis de son général, qu'il ne se trompât sur les mouvemens de l'ennemi. «Les pékins, disait-il, à qui nous avons enseigné leur métier, viennent nous attaquer cent contre cinquante. Quel guignon d'être là en traînard! Si du moins un boulet eût daigné m'emporter, je n'aurais pas la douleur de voir les amis en ligne et de ne pas y être.» J'avançais à travers champs: des fuyards m'apprirent qu'on était en retraite sur Troyes. Je ne savais rien de Ney; je tombai dans un découragement que ne m'avaient pas donné les horreurs de la guerre de Russie. Pour la première fois la terre française subissait l'affront d'une invasion: non, jamais mon cœur ne reçut de plus douloureuses blessures. Les troupes, dont les mouvemens se croisaient, n'avaient plus cet air d'une confiance insouciante qui ressemblait si fort à la conviction de vaincre: l'issue de cette bataille éveilla même la désertion dans nos rangs. Le commerce des proclamations allait son train; ces demi-victoires, qui nous affaiblissaient sans nous servir, qui nous faisaient reculer à chaque effort, commençaient à diminuer la fidélité au drapeau, par la trop juste conviction qu'il ne restait plus rien à faire à la valeur contre le nombre. L'ennemi nous fit plus de quatre mille prisonniers, et on perdit beaucoup d'artillerie.
Je crois avoir dit déjà que je connaissais une femme qui avait eu des relations intimes avec le roi Murat: je ne la désignerai que par son prénom de Noémi; elle avait une sœur mariée à Troyes, et s'y trouvait au moment de la retraite de La Rothière. Elle m'accueillit avec les larmes aux yeux: «Qui eût jamais pensé cela de Joachim? me dit-elle; comment! il trahit la France, son beau-frère, il se fait l'allié de l'Autriche.
«—Est-il vrai? est-il possible?
«—Ce n'est que trop vrai;» et elle me montra une preuve écrite, à la date du 2 janvier, qui ne laissait guère douter du projet de Murat de préférer l'alliance de l'Autriche à celle de sa patrie.