«—Noémi, lui dis-je, il faut me confier ce billet.

«—Je voudrais, sans qu'il sût d'où il vient, qu'il fût entre les mains de l'Empereur.

«—Bonne Noémi, c'est pour le lui faire tenir que je vous le demande; je vais le porter.» Nous étions au 3 ou 4 février: la lettre avait donc un mois et plus de date. Le congrès était ouvert à Châtillon-sur-Seine; l'Empereur avait passé Troyes et se trouvait au village de Piney. Les routes n'étaient qu'embarras et dangers; partout une surprise était possible, était probable; à chaque instant, l'affreux houra pouvait se faire entendre. Cependant l'idée de prouver à Ney un dévouement dont cette fois il me saurait gré, me donna plus que de la résolution; et, une heure après l'idée conçue, j'étais à cheval sur le chemin de Piney. Aucun moyen de pénétrer jusqu'à l'Empereur: il était occupé des instructions pour son représentant au congrès, le duc de Vicence. Je ne voulus pas me dessaisir de ma lettre; je guettais l'heure de la faire parvenir. À toute minute se succédaient de fâcheuses nouvelles. Les murmures étaient excités par les privations; la désertion elle-même, par le découragement, la désertion dans les armées de l'Empereur! j'avais peine à y croire. Je connaissais quelqu'un d'intime et de sûr auprès du duc de Bassano; je lui remis la lettre sous enveloppe, en priant de dire que c'était une dépêche pressée de fama volat. Napoléon quitta Troyes le 6, pour se rejeter sur la route de Paris; les Autrichiens nous remplacèrent aussitôt. Je fis quelques lieues avec Noémi et sa belle-sœur qui fuyaient; mais il fut impossible d'avancer. Nous étions arrêtées à un triste village dont j'ai oublié le nom; le passage des troupes ne cessa point, et tous parurent accablés et incertains. Noémi, qui avait beaucoup d'or et encore plus de générosité payait à boire à nos soldats, leur disant d'un air aimable: «Aimez bien l'Empereur, aidez à chasser les horribles Cosaques de notre belle France.» Pendant ces petites péroraisons, qu'elle répétait assez souvent, j'observais les soldats, et je ne voyais que trop que, si tous aimaient toujours l'Empereur et la patrie, ils n'étaient pas tous convaincus qu'on pût réussir à nettoyer les plaines de la France des étrangers qui s'y installaient déjà en maîtres sur les derrières de nos colonnes.

Noémi m'accompagna à Nogent. L'Empereur y était: on le disait inabordable; il venait d'apprendre l'évacuation de la Belgique et les résolutions du congrès. J'avais pu approcher cependant du prince de Neufchâtel, et lui ayant confié l'envoi de la lettre de Noémi, il me promit de savoir si elle était parvenue à l'Empereur. Je l'aperçus le jour qu'il venait d'être accablé par toutes ces tristes nouvelles; il sortait du conseil avec le duc de Bassano. Ils me parurent altérés tous deux, et le prince de Neufchâtel plus que le duc. Ils se quittèrent avec des haussemens d'épaules et des gesticulations trop significatives. J'étais si près que j'entendis: «Obstination.—Ne pas céder.—cinquante mille hommes.»Le prince de Neufchâtel m'aperçut et me dit: «Vous ne pouvez voir l'Empereur; il a reçu la lettre, il savait déjà tout; mais il a été content de l'envoi.» Ce ne fut qu'à l'île d'Elbe que j'eus la flatteuse certitude que mon zèle avait été agréable; mais que de tristes scènes allaient précéder l'époque de ce court séjour, d'où un grand homme sut reconquérir un trône par la seule énergie du malheur!

Le 10, Napoléon se remit en marche; le bruit circulait qu'il allait de nouveau attaquer Blücher par Montmirail. Noémi décida qu'elle resterait à Nogent. Le général Marmont, honoré alors de toute la confiance de l'Empereur, y resta pour la défense du passage de la Seine. Je me séparai de Noémi; j'espérais trouver Ney, et pour me donner cette consolation de tant de désastres publics et de fatigues personnelles, je suivis des chemins abominables, jusqu'à Sézane, espace de plus de quinze lieues. L'Empereur venait de les parcourir avec l'élan de l'aigle: cette idée abrégeait pour moi la route. Le maréchal Marmont força les défilés à Saint-Gond, et l'après-midi les Russes fuyaient devant l'Empereur à Champ-Aubert, qui, par une double fortune, mit aussi Blücher en déroute. Napoléon fit dîner avec lui les généraux prisonniers. Je causai un moment avec un officier de son état-major: il parlait comme si nous avions été victorieux au sein de l'Allemagne. J'avais beau lui dire: «Mais nous sommes aux portes de Paris. Ce n'est qu'une escarmouche de gagnée; ce n'est qu'une halte dans l'adversité. Les deux, ou trois ou quatre cent mille étrangers nous enveloppent de toutes parts, et débouchent peut-être d'un autre côté sur Paris même.» L'officier se mettait en fureur. Je vis le moment où il allait me déclarer séditieuse, parce que j'osais ne pas croire l'Empereur invincible et la France sauvée. Il me demanda, d'un ton qui, tout en me paraissant amusant par le ridicule, me déplut cependant: «Que venez-vous chercher, au surplus, au quartier général?—Un homme qui se batte pour Napoléon, qui ne le flatte pas; vous voyez que ce n'est pas à vous, Monsieur, que j'ai affaire.» Ce Monsieur existe encore et est dans des rangs qui ne sont pas ceux de la reconnaissance. Il m'a voué une haine implacable; je ne la lui rends que par beaucoup de mépris. S'il me lit, je pense qu'il sera content, car je pourrais dire quelque chose de plus.

Je vis enfin Ney à la prise de la ferme des Grenaux. Ah! quel homme encore pour commander, et quels soldats que les Français pour se battre! Ceux de Ney et de Mortier enlevèrent le poste où étaient les principales forces des Russes et des Prussiens, les poussèrent dans une pleine déroute vers Château-Thierry; ils les poursuivirent, et les habitans de cette ville se joignirent à nos soldats pour chasser les ennemis dont chaque maison avait à déplorer les excès. L'Empereur accourait en avant des lignes, les rayons de la valeur sur le front. Partout on battait les Prussiens; la retraite de Blücher ne ressemblait qu'à une déroute; il manqua d'être pris le soir, et s'en tira encore. Je fis beaucoup rire Ney en lui disant le lendemain: «Si j'avais reconnu ce Prussien qui visait l'Empereur, je lui aurais fait une boutonnière.» Pendant six jours la fortune sembla nous sourire, et l'horizon refléter quelques rayons de victoire. Napoléon, après l'affaire de Nangis, se croyait déjà de nouveau sur la route de Vienne. Enfin cette campagne de France ne fut en quelque sorte qu'un combat de chaque jour, auquel il fallait courir d'un point sur un autre. Le 19, les alliés étaient en fuite de toutes parts. On envoya des drapeaux à Paris, à Marie-Louise. Singulière destinée des princesses! L'épouse d'un empereur devait se réjouir des drapeaux enlevés à son père.

On incendia Nogent; Mery eut le même sort; enfin Napoléon rentra vainqueur à Troyes. À la retraite des troupes françaises on y avait vu des cocardes blanches, des proclamations avaient circulé; on y avait parlé hautement des Bourbons; on croyait que les alliés songeaient enfin à les placer sur le trône, tandis que tous les souverains ne pensaient encore qu'à eux-mêmes. L'empereur Alexandre ne rêvait qu'à l'orgueilleuse représaille de venir en maître dans la capitale de Napoléon. Il y eut un ancien émigré qui fut jugé militairement. Dans la maison où je logeais, les voix tonnaient contre l'Empereur; on ne se gênait pas du tout pour me le dire, et je trouvais à cette franchise un certain courage de confiance qui me flattait; car ces gens me connaissaient pour être toute d'ame à la cause de Napoléon. Je pris si grande estime pour mes hôtes, que j'ai depuis toujours conservé avec eux des relations amicales.

Il s'était formé à Château-Thierry un corps de bourgeois qui faisaient la guerre de partisans avec une extrême habileté, et un incroyable courage; parmi eux se trouvait le fils d'un marchand de drap qui avait fait une campagne sous Ney; le hasard, qui m'a souvent servi pour d'assez bizarres rencontres, me fut encore favorable; car ce fut presqu'un camarade de rang: oui, s'il l'eût fallu, dans cette campagne de France, j'aurais fait le coup de fusil et de sabre en véritable soldat. Que j'étais bonne française dans cette cruelle agonie du grand, empire! Il faut bien que l'amour de la gloire donne une existence nouvelle, des forces proportionnées aux terribles sensations que la guerre accumule; car comment une femme eût-elle résisté aux fatigues que j'ai supportées sans peine? Aimer Michel Ney, c'était adorer la gloire de la France; dans ce sentiment était toute ma force: je n'avais qu'à me dire, il le saura, nous en causerons, tout alors me devenait facile avec ce talisman de l'espoir et de l'amour.

Dans ce moment Marmont était aux prises avec Blücher sur la route de Châlons; il ne put le contenir. Les Prussiens arrivaient en force; mais Marmont, aussi brave qu'habile, les attire vers Montmirail. Au moment où les ennemis le regardent comme en retraite, il exécute une savante volte-face, et de grand matin sa position est assurée près de Vauchamp. Ah! Dieu! quels soldats! et quel chef que Marmont!… Alors… Blücher ne paraissait pas disposé à accepter la bataille, d'autant moins que ses éclaireurs l'avaient averti que Napoléon était là avec son armée en bataille. Jamais, non jamais il n'y eut des cris de vive l'Empereur! pareils à ceux qui s'échappèrent de cette plaine de Vauchamp; en regardant d'un peu loin ces hommes héroïques, à qui la certitude et l'aspect d'un triple nombre d'ennemis n'inspiraient qu'une ardeur plus bouillante, je me crus transportée au triomphe de Valmy, et je rêvai de nouveau la victoire. Les carrés prussiens se présentaient bien, mais rien ne tint en bataille contre l'attaque des Français; en les voyant, on eût cru que nos grenadiers, que nos conscrits mêmes couraient à une partie de plaisir. Les Prussiens, de toutes parts débandés, furent poursuivis par Marmont jusqu'à la nuit, et Blücher put se ressouvenir à Vauchamp de Iéna et Lubeck; cela se passait le 15. Les maréchaux Victor et Oudinot reçurent l'avis que Napoléon les joindrait à Guignes. J'étais à Nangis: un renfort de vieux soldats nous arrivait d'Espagne sous le commandement des généraux Treilhard, Gérard et Leval; ils contribuèrent puissamment au succès de ces journées belles comme nos premières. À leur tour, les Autrichiens furent mis eu déroute devant Nangis, comme Blücher l'avait été à Vauchamp. L'Empereur coucha au château de Nangis: j'eus bon besoin de me rappeler la défense de Ney pour ne pas chercher à savoir comment avait été donnée et reçue la dépêche de fama volat; mais je me tins modestement à mon humble bivac, à deux coups de fusil du quartier impérial. J'avais toujours ma ceinture bien garnie d'or. Je me rappelle que je fis un repas chez des fermiers qui, ruinés par la guerre, avaient conservé un incroyable attachement pour Napoléon. Il y avait plus d'ardeur dans les masures des paysans de la Champagne que dans les palais dorés de Paris, donnés pour la plupart en dotation par l'Empereur. On doit penser que je me trouvai là en véritable fraternité d'opinion. Je résolus d'y prendre quelques jours de repos, mais les événemens en décidèrent autrement. L'Empereur avait cru le pont de Montereau pris par le maréchal Victor: une erreur, un malentendu, ou une faute que le respect dû à un si vaillant capitaine, que je m'honore de professer dans toute son étendue, ne me permet pas de juger, fut cause d'une attaque générale où les Français furent vainqueurs, mais que l'Empereur n'avait pas prévue. Le bon, l'aimable Château, gendre du maréchal Victor, y perdit la vie, et cette perte, qui affligea si cruellement le cœur du vieux compagnon de gloire du vainqueur d'Arcole et de Marengo, donna au moins une nouvelle preuve au maréchal Victor, que l'empereur Napoléon avait conservé tous les sentimens du général Bonaparte pour les premiers compagnons de sa fortune. J'aime à rappeler ces traits d'une sensibilité magnanime; oui, j'aime à répéter: Napoléon fut non seulement grand homme, mais ami vrai, bon, accessible jusqu'à la faiblesse à toutes les émotions généreuses. J'ose en appeler au témoignage du guerrier que l'Empereur appela si souvent un de ses enfans, le maréchal Marmont, qui ne se rappellera pas, je crois, le compte qu'il vint rendre à l'Empereur, à Reims, du désastre de Laon, sans avouer qu'après le juste et premier mouvement de colère contre une faute ou un malheur, Napoléon revint à l'indulgence d'un ami et d'un père. Le souverain qui sait pardonner mérite des amis fidèles et des sujets dévoués.

On vint m'apprendre que Ney marchait sur Châlons: une demi-heure après j'avais le pied à l'étrier. Mon pauvre cheval commençait à boiter, et son allure m'impatientait. Sur ces entrefaites je rencontrai un paysan qui conduisait deux jolis chevaux de main.