«Sont-ils à vendre, vos chevaux?
«—Oui, Monsieur, et pas cher, car c'est une trouvaille, et pour peu que l'Empereur continue à crosser ces coquins d'alliés, nous en donnerons vingt à la douzaine. Le vôtre boite: voyons, voulez-vous troquer?
«—Non, mais je vais vous prendre un des vôtres; vous me direz votre demeure.
«—Je n'en ai pas pour le moment actuel; je vas et je viens, et je revends ce que j'accroche.
«—Combien voulez-vous?
«—Trois napoléons.» Je les lui donnai; le cheval en valait soixante. Le paysan m'aida à seller ma nouvelle acquisition, tout en me faisant son éloge. «C'est un tartare de race; je l'ai eu pour rien d'un sous-officier du général Corbineau, à qui mon oncle a rendu quelques petits services. Ah! dame, les soldats de l'Empereur, ça vous a de la reconnaissance, puis ça n'est pas pillard.» Me regardant tout à coup comme par inspiration subite: «Mais, Monsieur, vous êtes une femme.
«—Oui, je suis une femme; mais j'ai vu le feu, je ne le crains pas.» Il me semblait que cette petite fanfaronnade était nécessaire pour que le lieu et l'occasion ne fissent pas d'un bon paysan français un imitateur des soldats alliés. Je me trompais bien, car le brave garçon m'offrit de me servir de guide, et voulut par force voir au moins pendant une lieue ou deux si mon arabe se conduirait bien. Puis il me dit que je trouverais, à peu de distance, une ferme où l'on se chargerait de mon cheval pour tant que je voudrais. Nous y fîmes halte: je laissai mon cheval en pension aux environs de Château-Thierry; je ne le retrouvai plus, ni même les personnes qui s'en étaient chargées.
CHAPITRE CXXVI.
Continuation de la campagne de France.
Pendant que je courais volontairement tous les hasards de cette campagne, les événemens marchaient aussi. Le 15, je rencontrai un ami qui arrivait de Bordeaux, et qui m'apprit que le duc d'Angoulême y était et qu'on y criait vivent les Bourbons!; Je croyais rêver à cette nouvelle; mais Ney, que j'osai enfin aborder en le rencontrant à cette époque, me confirma ces bruits. «Les Bourbons risquent beaucoup, disait-il, car les alliés ont déclaré ne pas épouser leur cause; et si le comte d'Artois est à Vesoul, c'est sans leur consentement.—Si j'étais du sang de Henri IV, m'écriai-je, et qu'un empereur de Russie ou d'Autriche ne se conduisît pas mieux, je saurais m'en venger.» Ney sourit, et après un échange de confidences et d'émotions, il me donna mes ordres de départ. Je feignis la soumission, mais je continuai de suivre les traces du guerrier.