Le commandant de Soissons avait livré les clefs par surprise: ce fut un coup terrible. Ce commandant se nommait Moreau, et l'Empereur avait dit, assurait-on, que ce nom lui avait toujours été fatal. Les alliés venaient de signer leur alliance nouvelle à Chaumont; des proclamations parties de leur camp appelaient les Français à l'infidélité. L'Empereur fit aussi des manifestes, réunit ses forces; il n'avait plus pour lui que les chances de la guerre et le salut du désespoir. On passa la Marne à Berry-le-Bac; le général Nansouty renouvela les prodiges de la journée d'Eylau, en 1807. Nous étions maîtres de la route de Reims à Laon; on trouva les Russes en forte position sur les hauteurs de Craonne. Une heureuse nouvelle vint réchauffer le soldat; l'Empereur la fit répandre: la population entière des Vosges s'était soulevée contre les Autrichiens. Ney me reçut bien, malgré l'oubli de ses instructions, parce que je lui annonçai ces heureux détails la première. Je les avais obtenus d'un hasard. «Ida, vous avez réellement le diable au corps.» Malgré toutes les horreurs de la guerre, nous étions en si bonne humeur, que je répondis: «Ah, puisque j'ai le diable au corps à la guerre, pourquoi ne l'ai-je pas eu au théâtre; la pauvre Didon n'eût pas été sifflée.—Demain, nous dit Ney, nous emportons Craonne.
«—Que ce nous emportons vous va; ce sera le plateau de Michelsbery, lui dis-je.
«—Non, ma pauvre Ida, la victoire ne nous conduira plus de long-temps aux portes de Vienne, comme dans le bon temps. L'Empereur a joué sa couronne contre un entêtement. N'importe; ils n'auront pas bon marché de nous, les alliés; je suis sûr qu'ils s'étonnent d'être en France, malgré leurs masses énormes; leur joie est presque encore de la peur.»
La prise du plateau devint une boucherie sanglante. Ney et le maréchal Victor commandaient l'infanterie. L'attaque fut impétueuse, l'ennemi tint bon. Nansouty et Grouchy arrivèrent comme la foudre avec leur cavalerie. Les batteries vomissaient la mort; le feu dura presque toute la journée. Enfin l'ennemi fut ébranlé et poursuivi vers Laon. L'Empereur coucha à Bray. Il paraissait souffrant et soucieux: il reçut courrier sur courrier; on comptait sur un ou deux jours de repos, lorsque tout à coup l'Empereur va rejoindre ses colonnes qui étaient en marche sur Laon. Je manquai m'enfoncer dans un marais, ayant pris à côté de la route. Ney était en avant. C'est là que le général Gourgaud ajouta encore à sa réputation militaire par un de ces coups heureux et hardis qui annoncent le véritable capitaine; il surprit les gardés des alliés, et par là ouvrit à Ney le passage du défilé. On arriva vers les hauteurs, et les corps de Ney, de Marmont et Mortier y prirent position pour attaquer Blücher qui, certes, avait le double de troupes. L'Empereur occupait le haut, près de la ville; il allait monter à cheval quand il apprit cette faute de Marmont, à laquelle j'ai déjà fait allusion et qui fut si noblement pardonnée; cette faute était assez grave pour rendre nécessaire un autre plan d'attaque.
Harassée de fatigue, je m'étais jetée tout habillée sur un matelas, dans une auberge que les ennemis venaient de quitter. On y pouvait juger des moyens des chefs et de la discipline des soldats, en voyant les meubles et en entendant les habitans de l'auberge. J'en partis la tête encore plus montée, le cœur encore plus ulcéré qu'avant. J'allais essayer de joindre Ney, ce qui était difficile; car, dans cette campagne, les mouvemens changeaient d'heure en heure; les troupes se croisaient incessamment. J'étais aux environs du village de Chavignon; on y répandait le bruit que, du côté de Lyon, on avait désobéi et gâté nos affaires: «Un vieux brave comme cela, disaient les soldats, c'est abominable! Un guerrier peut-il ne pas respecter sa renommée?»
L'anniversaire de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'Empereur se trouva au delà d'Arcis, en présence de toutes les masses des alliés; c'est là qu'il paya encore de sa personne; il était partout, à chaque moment, dans la mêlée, sous le feu des batteries, toujours soldat et empereur; les obus éclataient sous les pieds de son cheval. Les faubourgs étaient incendiés; on se reconnaissait dans la ville aux feux continuels de la mousqueterie que la nuit n'arrêtait point. Je rôdais avec assez d'anxiété. Il ne nous restait qu'un pont pour la retraite; l'Empereur en fit jeter un second; Arcis fut évacué en très bon ordre; on se battit toujours, et l'armée fit si bonne contenance, que l'ennemi n'osa l'entamer, malgré l'immense supériorité du nombre. J'arrivai avant la tête des premières colonnes à Vitry-le-Français; le quartier général fut établi à Saint-Dizier. Là on apprit que toutes les propositions de l'Empereur avaient été rejetées au congrès qui était rompu. À peu de distance de Doulevent, on disait que l'Empereur marchait sur Paris, d'où il avait reçu un avis important. On ne voyait plus d'alliés sur la route de Troyes. Je la suivais au pas, réfléchissant sur tout ce que j'avais vu. Un des aides de camp du prince de Neufchâtel passa. «Il devance l'Empereur,» disaient les paysans. À quelques lieues de là on apprit qu'on se battait aux portes de Paris. Je mis mon cheval au galop, comme si mon arrivée eût pu changer les événemens. Mon cœur battait à m'étouffer, et je puis assurer que ce n'était pas de frayeur. L'étranger à Paris, le Cosaque passant sons nos arcs de triomphe: songer seulement à cette humiliation, pour moi c'était mourir. Hélas! deux lieues plus loin, j'apprends que Paris venait de capituler.
Le corps d'armée destiné à couvrir la capitale, l'évacua la nuit même. Arrivée à Villejuif, je trouvai le village occupé par les troupes de Mortier. Officiers et soldats ne parlaient que du regret de la capitulation, de la belle conduite de la garde nationale et des élèves de l'École Polytechnique. Je ne crois pas de ma vie avoir été dans une situation d'esprit plus pénible. J'avais même quelques instans cessé de penser à Ney; je voyais l'Empereur si malheureux!
Je suivis les troupes qui se dirigeaient sur Fontainebleau. En y arrivant, il fallut me mettre au lit; tout mon sang bouillonnait de colère, et me menaçait d'une hémorragie. J'étais seule; on ne prenait de moi nulle pitié. Je montrai de l'or; les soins changèrent, mais avec un air qui me déplut encore. «Je suis femme d'un militaire de la garde de Napoléon, lui dis-je; j'attends mon mari. Les troupes arrivent, je les quitte: j'ai vu l'Empereur au relais de Fromenteau.» Alors tous les soins, toutes les attentions me furent prodiguées avec mille questions. Je ne nomme pas mes hôtes; je puis donc dire qu'ils étaient fous napoléonistes, et je crois que cette conviction, qui me plaça comme chez des amis, aida fortement à me guérir, car le lendemain je n'avais plus qu'un peu de courbature. Le lendemain Fontainebleau se remplit de troupes, et les maréchaux y arrivèrent aussi successivement, Moncey, Macdonald, Marmont, Oudinot, Mortier, Lefebvre, tous, et Ney enfin.
Après trois mois de fatigues, de privations et assez de périls, il m'était délicieux de penser que j'allais jouir du bonheur de le voir loin de Paris, et j'osai même espérer que, d'après ma constante résignation à tout supporter, je serais mieux accueillie qu'au bivac de Siroknodinia. Je dirai dans le chapitre suivant tout ce que j'ai vu dans mon séjour à Fontainebleau, depuis l'arrivée des maréchaux jusqu'à ce moment cruel où Napoléon fut contraint de se séparer des aigles et de ses phalanges d'airain, qu'il avait si long-temps conduites à la conquête du monde.