Tout était fini à Paris. Le duc de Vicence, si dévoué, avait lutté vainement: il devait succomber. Son attachement reconnaissant avait trop à faire de combattre un quatuor anti-impérial, dont le prince de Bénévent était le chef. Quoique j'eusse le cœur navré, je ne pus m'empêcher de sourire en repassant les phrases diverses qui avaient fini par conduire M. de Talleyrand au… royalisme… Émigré sous la terreur, citoyen ministre sous la république, sous le directoire et le consulat, prince sous l'empire et par l'Empereur, que pourra-t-il encore devenir, et surtout quels services l'ancien évêque d'Autun fera-t-il valoir près du frère de Louis XVI?
«Il s'en tirera, disait Ney; c'est l'essence de la politique.» L'événement a prouvé que Ney, sans être fin diplomate, savait très bien les juger. Une personne, intimement attachée à l'impératrice Joséphine, et que je trouvai en Belgique en 1816, connaissait encore mieux cet homme extraordinaire, que je crois pourtant avoir bien connu et bien jugé. Je regrette que ce qui me reste à retracer ne me permette pas les détails que cette personne me donna et qui sont d'une nature assez intime; mais cette digression me mènerait trop loin, les faits pourront trouver leur place ailleurs.
L'arrivée de M. de Montholon, accouru de Paris pour se dévouer au malheur, causa un vif sentiment de joie à l'Empereur; le dévouement de cet homme aimable, si brave, si loyalement attaché à une cause de gloire, devint l'heureuse compensation de plus d'une ingratitude. En 1809, lorsque je fis mon premier voyage à Florence, une personne très spirituelle et distinguée, qui avait beaucoup connu le général Montholon, m'avait dit: Savoir vivre et instruction, voilà ce qu'avec beaucoup d'affabilité on trouve chez M. de Montholon, qui venait alors d'être nommé chambellan. J'étais d'accord avec madame Hé…al sur le brillant mérite de M. de Montholon, mais lorsqu'il vint à Fontainebleau pour s'attacher à la fortune de l'Empereur, il conquit une place plus haute dans mon admiration. Enfin l'acte qui déclara Napoléon déchu du trône, l'armée déliée du serment de fidélité, parut. «Ils ont beau faire, criaient nos braves, ce serment est gravé là;» et ils frappaient leurs larges poitrines. «Et voilà, à son service, de quoi le prouver,» et ils mettaient la main sur le sabre. L'agitation était bouillonnante; on n'entendait que ce cri: «À Paris! marchons sur Paris!» Aussitôt l'Empereur parut; à son aspect tout rentra dans l'ordre. Oui, je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir, ce fut un grand, un noble spectacle que celui de Napoléon et de son armée à Fontainebleau, de cette France armée et encore debout au milieu de la France humiliée et soumise. Je courais au milieu des groupes; je voyais, j'entendais tout, et tout était admirable de courage et de dévouement.
Ce jour même, au moment où j'allais rentrer pour écrire à Regnault, j'aperçus la dame allemande que j'avais vue souvent chez lui; je crus voir qu'elle voulait m'éviter. Je voulus qu'elle sût que je l'avais remarquée. Je me persuadais qu'elle avait fait comme la plupart des fonctionnaires civils et militaires, des employés et des courtisans, qui n'avaient pas même attendu le départ de celui qu'ils avaient si long-temps déifié, pour endosser les livrées du pouvoir nouveau. Je me trompais complétement; cette dame venait apporter d'importantes nouvelles; elle cherchait le général Fezenzac. «L'Empereur, disait-elle, avait gagné la cause de la régence. Alexandre avait cédé à l'éloquence d'un homme honoré de son estime. Hélas! le duc de Vicence avait tout obtenu; mais le général Dessoles a tout gâté; il déteste l'Empereur, et il paraît qu'un ennemi plaide toujours mieux qu'un ami. Alexandre n'a pas été fâché de satisfaire son orgueil en humiliant Napoléon: il ne réussira que trop; car si vous saviez combien de gens j'ai déjà vus à Paris, qui étaient plus que dévoués encore, au 1er avril, à la dynastie de Napoléon, et qui ont voulu me persuader, à moi qui sais tant de peccadilles politiques, qu'ils ont toujours chéri les princes légitimes et attendu leur retour!
«—Du moins, lui répondis-je, si l'Empereur peut oublier toutes les ingratitudes à l'aspect de ses aigles que baise encore avec fureur son armée! Jamais peut-être les soldats ne l'ont exalté autant que depuis qu'il est déchu du trône.»
Cette dame, dont toutes les minutes avaient toujours un but, s'était chargée d'un billet de Regnault pour moi[11]. Il me demandait sur les maréchaux des détails que j'aurais pu lui donner, mais que je ne crus pas du tout de ma compétence. Que fera Ney? de quel avis restera-t-il? Voilà les phrases que je me rappelle parfaitement. J'aurais voulu répondre, mais c'eût été accepter la mission, et je n'en voulus jamais que de mon cœur et de ma très indépendante volonté. La dame allemande, dévouée aux hauts intérêts politiques, voulut me prouver que j'avais tort; mais je lui prouvai le contraire en deux mots, et il n'en fut plus question. Lorsque je la revis sur les terres de l'exil, elle me dit: «Ah! vous aviez raison; que n'ai-je pensé comme vous, je n'aurais pas mérité le mépris de l'homme pour qui j'aurais donné ma vie!» Son touchant repentir lui valut alors tout mon intérêt, et je m'applaudirai toujours d'avoir pu lui en donner d'utiles preuves. Il était question dans la lettre de Regnault du général Dessoles, cet ami fidèle du général Moreau. N'ayant jamais eu de relations intimes avec ce général, et me le rappelant même à peine, je répondis simplement de souvenir: Certes Dessoles a trop aimé Moreau pour pouvoir beaucoup aimer Napoléon.» La nuit, le duc de Vicence arriva à Fontainebleau; personne ne dormait dans ce moment-là. Ma belle Allemande partit pour Essonne. Le résultat de l'arrivée du duc de Vicence fut la nomination de deux nouveaux plénipotentiaires, dont l'un était Ney, et l'autre Marmont. Avec quelle joie on apprit cette nomination qui adjoignait deux braves à l'ami le plus fidèle! Cependant il prit une inspiration à l'Empereur qui prouva encore mieux toute sa confiance et sa sécurité dans ses maréchaux: Macdonald venait d'arriver de Troyes avec son corps d'armée, et cela fit changer la nomination. Ce fut la grande facilité de communiquer de Paris avec l'armée qui influa beaucoup dans ces critiques momens. L'Empereur, instruit de tout, craignait les intrigues, les trahisons; il ne craignait pas assez d'autres sentimens moins coupables, mais non moins funestes à sa fortune, le découragement et le besoin du repos pour les chefs. Macdonald fut nommé avec Ney, pour aller à Paris. Je vis Ney une minute; il disait qu'on avait eu une peine incroyable à en finir pour les formes; que l'étiquette avait survécu à l'adversité; que Napoléon y avait mis une taquinerie de détails insupportable. Je trouvai cette susceptibilité très naturelle dans un homme abattu. Je le dis au maréchal. Il me répondit en souriant:«Je crois qu'il ne nous a donné notre mission que pour la forme; il fomente quelque projet; qui sait comment tout finira?
«—Par chasser les Cosaques et compagnie, j'espère…
«—Ainsi soit-il,» répondit-il, et il me quitta.
Trois heures après, en rôdant près du château, j'aperçus Auv…, capitaine de la garde; il me parut si joyeux que je ne pus m'empêcher de lui en demander la cause. «Nous ne resterons pas ici les bras croisés, me dit-il; l'Empereur a paru céder, mais nous savons le dessous des cartes. Pendant qu'on perdra du temps là-bas à griffonner et à bavarder, nous l'emploirons bien. Dans une heure les ordres parleront. Tout est organisé, le plan de campagne est facile: vaincre ou mourir! Nous voyons bien la mine de quelques supérieurs, mais ils n'oseront répudier tant d'années de gloire. Qui d'entre eux oserait devenir infidèle au camarade d'Austerlitz?» En me disant cela, je vis, au ton seul, que celui qui parlait était à cette bataille; je le lui dis. «Oui, j'y ai gagné ma croix et mon grade, et ma vie est à celui qui nous fit vaincre…» Un mot énergique à l'appui, et un geste qui indiquait un attendrissement qui dans ces yeux-là n'était pas faiblesse, me firent attacher beaucoup de prix aux nouvelles que le capitaine Auv… continua de me donner. Mais toutes ces espérances de l'armée la plus brave, la plus dévouée, allaient s'évanouir. Ney était parti le 4; les troupes venaient de recevoir un ordre de marche pour Moulignon. J'étais décidée à suivre le premier bataillon; dans le même moment, je reçois un petit chiffon de papier d'une paysanne; il contenait ces mots écrits au crayon: «J'ai été à Chevilly, on y est charmé de l'élève de Bonaparte.» Je voulus payer la paysanne; impossible de la retrouver. Ma tête tourna; j'aurais préféré une canonnade à l'effroi qui s'empara de moi. Que dire? qui nommer? comment justifier cet envoi et qu'en penser moi-même? Abominable intrigante! fut ma première réflexion; l'autre, la nécessité de consulter Ney: il va jurer, crier; n'importe, il faut qu'il le sache, et me voilà à cheval sur la route de Chevilly.
«Ce billet, disais-je, n'est et ne peut venir que d'une dame allemande que le gouvernement emploie depuis 1804; elle était à Fontainebleau il y a trois jours; Regnault la sait par cœur et en répond.» Au moment où j'arrivais en vue du château, je vis à une grande distance les plénipotentiaires au grand train de poste filer sur Paris. Galopper après ne m'eût pas effrayée; mais Ney n'était pas seul, et je savais trop comment il aurait reçu un trait de zèle qui dévoilait ce qu'il avait tant à cœur de cacher; zèle qui de plus exigeait encore des préambules justificatifs. Je me contentai de garder l'avis; je ne voulus plus risquer de m'arrêter à Chevilly, que j'avais dépassé d'une lieue, et retournai à Fontainebleau où j'arrivai fort tard. Tout y était à la guerre; tout ceux que je vis, et j'ose en appeler au témoignage du brave général Gourgaud, l'Empereur ne songeait point à tenir l'abdication. Il était bien résolu à tenter encore le sort des combats, son élément véritable, et il pouvait se promettre la victoire peut-être, car ce qui restait de l'armée valait quatre fois son nombre. Le 5 avril, à six heures du matin, je courais déjà sur la route de Paris. J'y rencontrai un officier, ami intime du colonel Fabvier; il était pâle à faire peur. Il me conta ce qui s'était passé au corps d'armée de Marmont. Cet officier était comme fou; il disait des choses que je ne veux ni dois répéter; je décris ce que j'ai vu, mais n'écris point l'histoire ni toutes ses cruelles vérités. Lorsque l'Empereur envoya le général Gourgaud à Essonne pour inviter le maréchal Marmont et le général Souham à dîner, il savait qu'ils n'étaient plus disposés à la guerre; Ney m'avait dit déjà: «Cette course sur Paris a tout gâté, tout perdu.»