On ne peut se figurer l'agitation furibonde des troupes de Fontainebleau. À la nouvelle de l'armistice de Versailles, beaucoup d'officiers coururent risque de la vie, les soldats ne comprenant pas la haute politique comme les dignitaires.

Paris ne fut sauvé que par la magnanimité de Napoléon, qui eut encore pitié de sa capitale qui l'abandonnait. L'Empereur avait donné des ordres au général Belliard, que je vis partir pour Essonne. Il avait été fait un ordre du jour par le maréchal Marmont, dont j'ai retenu quelques passages que les soldats répétaient les uns aux autres avec un accent impossible à décrire: L'espace de terrain garanti à Buonaparte, circonscrit au choix des alliés. Le 6, au soir, Ney me fit dire de partir pour Paris. Je n'en fis rien; il devait, rester encore… Mais je me cachai mieux et de façon à savoir tout ce qui se passait au palais. Un hasard heureux de mes relations multipliées à l'infini dans tous les pays avec des personnes de toutes les classes, me fit rencontrer à Fontainebleau, sous les livrées de la domesticité, au dernier domicile impérial de Napoléon, une ame généreuse et noble, dont le dévouement et la courageuse fidélité honoreraient les classes les plus élevées de la société; Henriette n'était que simple servante de basse-cour; elle est aujourd'hui retournée dans son pays, près de ses vieux parens dont elle est le soutien; je ne puis me refuser de placer, au milieu de ces tristes vérités, quelques détails moins sombres d'une vie obscure, mais vouée depuis son aurore à toutes les plus touchantes vertus qui puissent honorer notre sexe.

CHAPITRE CXXVIII.

Henriette.—Dernière revue de l'Empereur.—L'adieu des aigles.—Quelques détails de l'intérieur du Palais.

Je me voulais bien tenir cachée à Fontainebleau, et je fus ravie de trouver l'occasion de le faire sans manquer celle de tout savoir, grâces à une servante qui m'avait donné asile au château. Henriette avait vingt-six ans; c'était une brune d'un teint admirable; une bouche charmante, un regard doux et voilé, un maintien décent, faisaient de cette fille de basse-cour une femme peu ordinaire, et à peine m'eut-elle répondu, que j'avais reconnu la nièce de M. Devranne, honnête marchand de Nice, chez lequel j'avais logé deux fois. Ce M. Devranne se disait parent du maréchal Masséna et était si fier de cette glorieuse parenté que, lorsqu'il sut que j'avais eu des relations d'amitié avec son illustre parent, j'en aurais, je crois, obtenu tous les services.

Je veux dire ce que j'appris de cette Henriette, victime d'un premier amour, au sein de la famille de celui qu'elle pleurait, et que je retrouvai à Fontainebleau dans la dernière classe de domesticité, mais honorant toujours par sa conduite le souvenir de celui qu'elle avait uniquement aimé, et se trouvant consolée de ses obscures fonctions, puisqu'elles l'attachaient au service du chef que le jeune Devranne avait suivi tant de fois dans le chemin de la gloire. Jules Devranne fit ses premières campagnes sous Napoléon; il fut blessé à dix-neuf ans dans un de ces combats immortels où l'armée française était suspendue à la cime des Alpes, pour les défendre contre l'ennemi. Le grade de sergent lui fut donné par Masséna, qui les avait tous gagnés sur le champ de bataille, et qui ne connaissait d'autres recommandations que la bravoure et la discipline; aussi, comme Jules fut heureux! On l'est d'un premier grade comme d'un premier amour; mais une grave blessure l'éloigna du service. De retour dans sa famille, le jeune blessé y trouva Henriette, fille unique d'honnêtes artisans. Objet de toute leur tendresse et mieux élevée qu'on ne l'est d'ordinaire dans cette condition, Henriette avait à peine quinze ans. Elle était si prévenante pour le jeune blessé, qu'il ne put défendre son cœur, si passionné pour la gloire, contre le pouvoir de la beauté. Jules, pour faire quelques pas, avait besoin d'un faible appui, et aucun ne lui était agréable comme le bras de la jeune fille. Les parens du blessé possédaient au faubourg de Nice une de ces maisons charmantes où les riches Anglais vont adoucir leur spleen, sous les allées embaumées de l'oranger; on y conduisit Jules; Henriette lui fut donnée pour garde. Le blessé ne soupirait plus pour le retour de sa santé que pour la consacrer à embellir les jours de son amie. Jules l'aimait déjà et osait le dire; Henriette le lui rendait en silence.

Un jour, la solitude et l'amour mirent Jules dans cet état d'exaltation qui ne permet plus de calculer ni passé ni avenir, ou plutôt qui renferme l'espace et le temps dans une minute. Henriette, effrayée des transports de Jules, le supplia à genoux d'avoir pitié d'elle: «Ne m'enlevez pas ce long bonheur que j'espère devoir à votre estime;» et suffoquée, attendrie, la jeune fille posa sa tête innocente sur les genoux de celui qui aurait dû la protéger, et… qui la perdit. Le réveil fut affreux. Henriette s'enfuit. Jules, désespéré, avoua tout à ses parens. On parvint à calmer ceux d'Henriette, et tous se réunirent pour la retrouver et la rappeler près de celui qui, l'ayant offensée en l'adorant, et sentant sa vie s'éteindre, ne formait plus d'autre vœu que de lui donner son nom pour la sauver d'une honte si peu méritée. On découvrit Henriette au Puget, dans la chaumière d'un pâtre des montagnes. On eut beaucoup de peine à ramener Henriette, qui osait à peine lever les yeux sur ses parens. «Laissez-moi ici, leur disait-elle; ici du moins on ne sait point ma chute.—Il meurt s'il ne vous revoit.» Henriette céda; et lorsqu'amenée près du lit où gisait son amant, elle lui dévoua de nouveau sa vie. Jules supplia sa famille de hâter les préparatifs d'une union qu'il désirait d'autant plus ardemment, que la pauvre Henriette venait de lui avouer qu'elle portait dans son sein le fruit de leur égarement. Tout se prépara: les deux familles comprenaient toute la délicatesse d'une telle position. On était à la plus belle époque de l'année, au printemps, si délicieux surtout sous le beau ciel de Nice. Les fêtes d'une union désirée, les modestes fêtes d'un bonheur obscur se préparaient. Assis sous un berceau de lilas en fleurs, pressant dans ses bras affaiblis la bonne et tendre Henriette, la nommant sa compagne chérie, Jules se livrait à un enthousiasme de souvenirs plus vif peut-être que leur réalité même. Il racontait la gloire de nos armées: «Henriette, disait-il, si tu me donnes un fils, il ira prendre ma place sur les champs de bataille qu'il m'a fallu quitter; il aura pour parrain le chef vaillant qui me donna mon grade. Je te conduirai à Paris pour voir le maréchal Masséna, l'Enfant chéri de la Victoire.—Et l'Empereur, disait Henriette se laissant gagner à l'orgueil de la gloire, le verrai-je, lui?» Jules la pressa contre son sein. Ils continuèrent leurs doux rêves; ils étaient heureux de toute une vie d'amour. Les parens, joyeusement réunis, souriaient à leurs espérances. Le lendemain, la cloche qui devait annoncer la messe nuptiale sonna pour l'agonie et la mort de Jules, qui succomba le jour même sur le sein de la pauvre Henriette… La même nuit, Henriette donna le jour à un fils, qui ne survécut que peu d'heures à son malheureux père. La famille Devranne, fidèle au vœu que Jules avait formé, regarda Henriette comme sa fille, et deux années se passèrent dans un deuil commun. Le père de celle-ci mourut; sa mère, très âgée, perdit une partie de sa fortune, plaça le reste sur la tête de sa fille, et crut doucement finir ses jours entre elle et les parens de Jules; mais en peu de mois une banqueroute vint réduire la famille tout entière au dénuement.

Henriette partagea le pain de son travail avec la famille de son cœur. Pour se consoler de tant de misères, on parlait de celui qu'on avait perdu. Henriette, assise toujours à la place qu'il avait occupée, disait souvent: «Mon bon père est déjà avec Jules; bientôt je vous y devancerai; j'irai là haut prier avec eux pour vous.» Ces sombres pensées étaient le seul chagrin que la pauvre Henriette donnât aux siens. Le frère de Jules ne put supporter la perte de sa fortune; il languit quelque temps, et mourut en recommandant Henriette et sa mère à sa femme. La belle-sœur de Jules ne fut pas une veuve inconsolable; contractant de nouveaux liens, ils firent taire l'ancienne amitié; et Henriette, fière et sensible, ne trouvant plus les larmes fraternelles qui répondaient aux regrets de son amour, se retira avec sa mère d'une famille où elles étaient devenues étrangères. L'âge et les infirmités de sa mère ayant augmenté, le malheur de cette pauvre Henriette fut porté à son comble; elle se résigna à se placer comme femme de chambre, pour consacrer son salaire à donner quelque secours à sa mère. La maîtresse d'Henriette l'amena à Paris à de très avantageuses conditions; elle plaça sa mère dans une excellente pension, et partit bénie par celle qui lui avait donné le jour. «Ce qui m'a porté bonheur, disait la bonne Henriette, car la place que j'occupe ici est une place de mon choix; la maîtresse que j'avais est une amie de la reine Hortense. Je me fatiguais de ce service de Paris; j'avais besoin d'air, de liberté pour pleurer. Ma maîtresse me trouvait trop triste; mais comme elle est bonne et juste, elle n'en assura pas moins mon sort en me plaçant à sa maison de campagne. Elle me dit un jour que j'allais être au service de l'Empereur: «Ah! comme fille de basse-cour; est-ce qu'un empereur en a besoin?» Ma maîtresse me fit parler à la reine Hortense, et huit jours après je fus envoyée et installée. Ma mère est venue me rejoindre et s'y est entièrement rétablie. Il y a deux mois, un cousin germain, en mourant, lui a légué 1500 francs de rente, réversibles sur moi à la mort de ma mère. Elle est partie pour recueillir son héritage; elle voulait que je quittasse tout pour venir jouir de cette fortune. Hélas! je ne sais quoi me pèse sur le cœur; mais cette fortune ne me sourit point: d'ailleurs; ce qui se passe, le malheur qui menace l'Empereur, me donne un chagrin, Madame, dont un million ne me consolerait pas. La reine Hortense, aussi bonne que belle, m'a témoigné de l'intérêt, et je vous avoue que si cela tourne plus mal et si l'Empereur s'en va, je demanderai à suivre la reine Hortense. Le malheur de ceux qui m'ont fait du bien me navre plus que ce que j'ai déjà éprouvé moi-même.» À cet élan j'embrassai la pauvre Henriette.

«Je ne vous aurais pas reconnue sous ce costume, Madame, continua l'excellente fille. Quoique vous soyez bien en femme, en homme vous avez l'air de dix ans plus jeune; puis, c'est tout-à-fait autre chose. Mon Dieu! vous qui voyez les généraux, croyez-vous que cela va mal finir?»

Napoléon était encore Empereur pour tout le monde. Là, dans les galeries, dans les salons du château, de la ville, on accourait pour se presser autour de lui; mais la véritable fidélité, le zèle pur et le dévouement enthousiaste n'existaient plus cependant qu'au milieu du foyer militaire dont il était entouré. Henriette me montra un petit escalier au-dessus des remises d'une des cours intérieures, et me dit que je pouvais m'y tenir en toute sûreté. J'eus une forte tentation de m'habiller de sa toilette de paysanne; mais persuadée qu'en cas de quelque alerte je me tirerais mieux d'affaire avec mon vêtement de guerre, je renonçai à cette idée, et courus me glisser dans un coin, où aucun des bruits qui circulaient ne pouvait m'échapper.