Un officier d'état-major m'aperçut. Je lisais sur son visage l'inquiétude d'une grande douleur. Je ne me cachai plus de lui. «Je suis ici en contrebande, lui dis-je; ne dites pas au maréchal Ney que vous m'avez vue; je ne saurais respirer sans savoir ce que cela va devenir.
«—C'est tout su, me répondit-il d'un ton chagrin; tout est fini. Un corps d'armée nous manque; l'Empereur est par là à la discrétion des souverains alliés. Ils n'ont osé risquer une bataille avec leurs innombrables masses contre les cinquante mille braves de Napoléon; mais ils ont travaillé à moindres frais. Ney est revenu; il est en ce moment avec l'Empereur, qui m'a paru admirable depuis qu'il voit enfin toute son infortune; il m'a donné des ordres avec une tranquillité, un sang-froid, qu'il aurait à peine s'il était heureux. Nous allons avoir une revue, et cependant il est décidé à abdiquer; je le sais du duc de Vicence, qui ne cache rien, pas même le malheur.
«—Comment! une revue ici?
«—Oui, dans la grande cour; et elle sera superbe, car jamais Napoléon n'a été plus cher à l'armée.
«—Ney y sera?
«—Certainement. Ney m'a étonné et surpris: il est persuadé, de nous à nous, que l'abdication peut seule sauver la France des horreurs de la guerre civile… Est-ce que vous voudriez parler à l'Empereur, me dit l'officier?
«—Non pas à présent, car mon émotion me ferait jouer un sot rôle. La comparaison que je pourrais faire avec le passé me serait trop cruelle, et je ne pourrais la supporter; mais s'il y a une revue, venez me prendre et placez-moi dans les rangs de derrière, je parviendrai bien à voir sans qu'on m'aperçoive; me le promettez-vous?
«—Oui.» Et il tint parole.
Je la vis cette revue; et je peux l'assurer, jamais dans les plus beaux jours de l'Empire les transports d'un pareil enthousiasme, d'un pareil délire, n'éclatèrent: on voyait de grosses larmes tomber sur les moustaches des plus vieux grenadiers. Le groupe des maréchaux qui reconduisait l'Empereur dans ses appartemens après la revue, passa trois fois si près de moi, que je cachai ma tête derrière l'épaule d'un grenadier, dans la crainte que Ney ne m'aperçût. Je reconnus Berthier, Lefebvre, Macdonald, Oudinot, Ney, le grand maréchal Bertrand, les ducs de Vicence et de Bassano; les trois dernières figures exprimaient une certaine joie, dans une si grande douleur, des cris d'amour avec lesquels les troupes avaient accueilli l'Empereur; Ney avait l'air sombre, Lefebvre accablé; Oudinot et Macdonald paraissaient plus calmes, de cette tranquillité que donne en tout un parti pris; leur maintien dénotait comme une impatience d'en finir. «Quatre armées, disait-on dans les rangs, cernent le camp de Fontainebleau; les Russes sont entre Essonne et Paris, à Montereau, à Melun. Que l'ennemi soit où il voudra, criaient les soldats, que l'Empereur dise un mot et les alliés peuvent encore être écrasés; ils auront Paris à dos, et le canon des braves ne sera pas un vain appel pour une population où vit encore l'énergie du nom français.» Toutes ces choses se répétaient du colonel au lieutenant, du lieutenant aux sous-officiers, et d'eux au simple soldat. L'Empereur proposa à peu près tout cela aux maréchaux, mais sa voix se perdit dans les salons du château; son écho véritable, alors, était dans le cœur de ses soldats. J'aurai plus tard à dire ce qui se passa dans les premiers, et surtout dans cette entrevue de Ney avec Napoléon, qui a été si diversement rapportée, et si peu véridiquement.
Les maréchaux étaient repartis porteurs de l'acte d'abdication. J'avais quitté mon observatoire, et je me promenais avec l'aide de camp devant le château, lorsque tout à coup nous voyons une calèche allemande escortée franchir la grille; il en descend un officier russe: aussitôt il est introduit. On sut qu'on avait répandu le bruit que l'Empereur avait quitté Fontainebleau et qu'il partait par la route de la Bourgogne; le chef d'état-major assura que c'était le général ***, attaché à la maison de l'Empereur, qui avait inventé de se rendre agréable par cette petite dénonciation ridicule et odieuse contre son chef et son bienfaiteur. J'ai promis de ne point nommer les personnes dont j'aurais eu à me plaindre, ni celles que je méprise, et je tiens parole pour les dernières, en ne donnant pas même l'initiale du général français qui donna cet avis au commandant des avant-postes russes. Oh! l'odieuse chose que l'ingratitude, surtout lorsqu'elle accable un grand homme, de complicité avec la Fortune! Une noble et touchante récompense attendait l'objet de tant de sentimens contraires. Le départ de l'Empereur, l'adieu aux aigles, a dû bien souvent sur l'affreux rocher de Sainte-Hélène lui être une glorieuse consolation, et sans doute aussi, hélas!… un douloureux remords. Il faudrait un autre pinceau que celui d'une femme, pour reproduire cette grande page historique. Mais avant, il se passa une scène cruelle dans l'intérieur du château, et qui a été bien contradictoirement racontée.