L'entresol, dans une des cours où Henriette m'avait logée, était assez près pour que nul mouvement ne se passât, sans que je l'entendisse. Le duc de Vicence et Macdonald revinrent seuls de Paris dans la journée du 12 avril; tout le monde faisait des commentaires. J'avais déjeûné avec l'aide de camp, qui m'avait prise en affection militaire: «L'Empereur travaille sans relâche, me disait-il; le secrétaire d'État fait des expéditions continuelles; l'armée du maréchal Soult s'avance; on pourra opérer une jonction avec le corps du maréchal Suchet, qui revient également d'Espagne; l'Empereur a tout pesé; il va se passer de grandes choses.» Sur ces entrefaites, les soldats raisonnaient déjà de la sorte: «L'Empereur a tiré son plan: bientôt nous n'entendrons plus d'ici les cris du qui vive russe se croiser avec celui de nos sentinelles.» Effectivement, dans le silence de la nuit, l'écho renvoyait les sons discordans des vedettes étrangères qui cernaient le camp français.
Je m'étais couchée fort tard et jetée tout habillée sur le lit; Henriette dormait sur une chaise; tout était silencieux dans le château. Que de réflexions m'assaillirent! de quelles brillantes fêtes ces murs avaient répété les éclats! Et aujourd'hui cette impériale demeure sert de prison au maître des rois, devenu leur captif! Que sont les grandeurs et qu'est le génie lui-même!
Ces tristes réflexions firent place à une extrême surprise; je vis tout à coup de nombreuses lumières; quelques personnes de service allaient et venaient; on entendait comme un flux et reflux de monde au château. Il était à peine trois heures; un homme à cheval sortit de la cour d'un trot pressé. Henriette avait regardé; elle pouvait aller et venir, et elle accourut me dire que c'était un des chirurgiens de l'Empereur. À ce mot, je frémis de terreur; je venais de penser à un crime affreux commis dans ce séjour à une époque bien éloignée, et mon esprit me fit voir la possibilité d'un forfait politique contre la vie de celui dont l'ombre serait moins formidable. On ne sut rien le lendemain; mais ayant pénétré, par un dégagement, sous prétexte de parler à un valet de la chambre de l'Empereur, j'aperçus M. de Turenne, maître de la garde-robe, dans une étrange agitation, et j'entendis le mot d'empoisonnement, deux fois distinctement répété. Je ne connaissais pas la personne à qui il parlait… J'aurais donné dix années de ma vie pour savoir entièrement tout; mais je n'osais me montrer. Heureusement le général Bertrand vint parler à un officier; sa figure tranquille m'était la plus forte garantie qu'il n'y avait aucun danger à redouter pour l'Empereur. Je n'eus plus que la crainte de m'être avancée là dans un moment pareil. Le mameluck Roustan, soit bêtise, soit ingratitude, fut celui qui accrédita le bruit que l'Empereur avait cherché à se procurer du charbon, et après à se brûler la cervelle. C'est donner un côté faible à Napoléon, que de lui prêter l'idée d'un suicide sans noblesse; s'il y eût pensé, il eût tranché sa destinée comme Caton, sans préparatifs, dans toute la simplicité d'un ferme vouloir. Le matin, vers neuf heures, quand ces bruits du palais circulèrent dans les rangs des véritables amis de Napoléon, des grenadiers de sa garde, j'eus un moment la crainte d'une insurrection. Henriette vint me dire: «Mon dieu! j'ai entendu parler de poison; les grenadiers répètent que ce sont les alliés qui ont fait un pareil coup; si l'Empereur ne se montre, il y aura du bruit. Nous n'y pouvons rien, Madame, et je voudrais bien ne pas y être.» Je rassurai la pauvre Henriette, et j'allai déjeûner auprès de la grille: là je pus me convaincre que sa terreur n'avait rien exagéré. Je me garderai de retracer tout ce qui me fut dit, quoique chaque mot fût un éloge pour les braves qui les proférèrent.
Les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite: aussi apprit-on bientôt les adhésions au gouvernement provisoire, les proclamations. Parmi celles qui choquèrent le soldat, fut la proclamation que le maréchal Augereau fit après son armistice avec Hesse-Hombourg. «Ah! disait un de ces vieux soldats de Marengo et de Lodi, comment peut-on maltraiter notre chef! Ah! parlez-moi du brave général Montholon! voilà un brave dévoué.» J'avais reçu deux lettres très pressantes, même une espèce d'ordre de revenir à Paris; mais outre que j'avais contracté l'habitude de faire à ma tête, j'avais encore pris la résolution de ne quitter Fontainebleau qu'après décision du tout. J'avais cru voir Ney très calme sur le cruel événement qui se préparait, et je rêvais à trouver moyen de me glisser inaperçue parmi le petit nombre de cœurs dévoués qui se groupaient autour de l'illustre proscrit; mais tout prit une si sombre couleur, que le moment du départ arriva sans que j'eusse pu même penser à demander à être comprise dans la suite de Napoléon. Enfin, le 20 avril, la garde fut rangée dans les cours du château… La peinture a rendu le coup d'œil de cette scène; elle en a fidèlement représenté les acteurs… Mais quelle plume peut peindre jamais l'expression du morne désespoir qui régnait sur les visages de ces vieux compagnons d'une immortelle gloire!… Ils ne fixaient point leurs regards sur le chef adoré comme aux beaux jours des batailles: ils les baissaient vers la terre comme s'ils avaient voulu y cacher leurs souvenirs et leurs regrets. L'Empereur était pâle; sa voix était altérée; lorsque dans son discours il dit: «Quelques uns de mes généraux ont manqué à leurs devoirs…» un léger bruit, semblable au retentissement des armes, se fit entendre; un regard rapide de Napoléon sur le général Petit et sur le premier rang de sa garde me prouva qu'il avait compris l'involontaire frémissement de ces hommes si dévoués. Il régnait un silence solennel et attendrissant; l'Empereur versa des larmes; j'en vis couler de ses nobles yeux. Lorsque Napoléon embrassa le général Petit, il y eut une minute comme de religion, si je puis dire; les grenadiers pressèrent leur arme contre leur poitrine; on entendit un murmure de la troupe fidèle; le porte-étendard, qui se trouvait près de lui, perdit contenance au point de sangloter. Je ne saurais dire ce que j'éprouvais, mais je puis avouer que, si je n'eusse été clouée à ma place par l'excès de mon émotion, je serais tombée aux pieds du héros objet de si nobles douleurs, et je l'aurais supplié d'accepter le dévouement de ce qui me restait de jours; oui, dans ce moment, Ney même était oublié; à lui, du moins, que de consolations restaient! sa femme, ses fils, ses titres même, si on doit les compter dans le bonheur… L'Empereur, au contraire, quittait la France, descendait d'un trône, et de quel trône! On lui enlevait sa royale compagne, son fils chéri; il n'emportait que le poids de toutes les ingratitudes dont les derniers jours de sa puissance avaient été surchargés.
Le général Bertrand monta en voiture avec l'Empereur. On leur avait donné une escorte étrangère. Je rentrai à la petite chambre d'Henriette; je la trouvai toute prête à gronder; elle avait fait ses arrangemens, et, deux heures après, nous étions en voiture sur la route de Paris. Nous eûmes à essuyer toutes sortes d'ennuis à la barrière; on nous fit descendre et on me demanda mon passeport, toujours en règle dans mon porte-feuille. «D'où venez-vous?
«—De Fontainebleau.
«—Étiez-vous attachée à Napoléon?
«—De cœur, mais non de service.
«—Et vous le dites?
«—Pourquoi pas?