«—On ne peut rien assurer, rien prévoir, me répondit-il. Je vous ai bien des fois exprimé à ce sujet mes opinions: je ne regarde pas les hommes qui gouvernent, mais mon pays seul.

«—Ah! vous m'impatientez avec votre pays! Si on choisissait pour souverain l'empereur du Japon ou Alexandre, cela vous serait donc indifférent? Tenez, Napoléon vous éleva tous trop haut en vous donnant des positions trop indépendantes.

«—Je pense que si quelqu'un peut se plaindre de ce qui est arrivé, certes ce n'est pas l'Empereur.

«—Vous croyez?» Nous nous taquinâmes plus d'une heure de cette manière, et Ney me quitta après un beau sermon sur le besoin de se taire. Une gêne, un froid extrême avaient pesé sur toutes nos paroles. Le plus doux charme de notre intimité, la sympathie du même enthousiasme avait disparu.

Tout me paraissait triste par cette distance des affections politiques qui s'était placée entre nous. Nos causeries avaient perdu en quelque sorte le feu qui naguère les échauffait.

Ces tristes impressions des sentimens de Ney ressortaient encore davantage quand je le comparais à quelques autres de nos guerriers, dont le commerce entretenait en moi le culte du passé. De ce nombre était le jeune Labédoyère, que je connaissais depuis long-temps. Avec lui je pouvais m'abandonner à l'expression de toutes mes illusions passées, car elles étaient les siennes. Il était difficile de voir un homme plus accompli que ce brillant officier: bravoure, talens, avantages extérieurs, Charles de Labédoyère réunissait tout, et ce tout était animé des plus vives qualités du cœur. Mes sentimens s'arrêtèrent à la bienveillance réciproque d'une noble amitié; mais la mort, qui termina la carrière déjà si glorieuse de Charles de Labédoyère, a laissé dans mon cœur, par une terrible conformité de destinées avec celui qui me fut le plus cher, un souvenir qui ne s'effacera jamais.

Il eût été difficile de se faire une idée de la société de Paris après les événemens de 1814. Plusieurs personnes qui m'avaient recherchée avec une sorte d'importunité, ne me fuyaient pas encore, mais je prévoyais ces désertions de la prudence, et je pris le devant en cessant de voir tous ces amis qui me semblaient arriver par la prudence à l'engouement d'un autre ordre de choses que celui où nous nous étions trouvés, cherchant à mettre d'accord leurs opinions du passé avec leurs intérêts du présent.

CHAPITRE CXXX.

Le colonel espagnol.—Belle action de Ney.

Quoique refroidie dans ma passion pour Ney, je dois, par compensation d'un sentiment moins vif qu'il m'inspirait, rapporter une aventure qui date de cette époque, et qui est trop honorable à sa mémoire pour que je la passe sous silence. J'avais rendez-vous avec lui, et, comme toujours, quand il s'agissait de le voir, j'étais sortie une heure trop tôt. Je cheminais doucement au milieu des Tuileries, respirant le délicieux parfum des plates-bandes émaillées de fleurs. Je ne saurais trop dire à quoi je pensais, mais mes idées étaient bienveillantes et d'une douce mélancolie. Sur un banc de pierre, en face des fenêtres du château, était assis un homme dont l'extérieur attira mes regards et excita bientôt mon intérêt. Un bras de moins, la figure pâle, les vêtemens indigens quoique propres, tout me le fit prendre pour un de ces débris de notre armée, si bien chantés depuis par le barde national de la gloire française. Son air abattu ne me laissa plus sentir que le désir de le connaître et l'espoir de lui être utile. Certes, il n'y avait là rien que de très naturel. Eh bien! on va voir comment ma précipitation irréfléchie en fit une inexcusable indiscrétion. En m'approchant de l'inconnu, j'aperçus dans sa main une tabatière: il la tournait dans tous les sens, et, d'un air d'impatience, soupira, leva les yeux sur les fenêtres du château, et ramena ses regards sur son habit délabré; il le boutonna avec vivacité, de façon à cacher sa décoration. Tout rapide qu'il fut, ce mouvement était assez significatif pour que mon imagination y attachât aussitôt les suppositions les plus attendrissantes. Je cède à la vivacité de mon émotion pour des malheurs qu'on ne m'avait point confiés, mais dont l'apparence était mon excuse; me voilà donc passant, repassant devant l'homme à la cravate noire, tenant la bourse à la main, faisant sonner le peu d'argent qu'elle contenait et regardant l'étranger d'un air qui disait: «Je vous crois malheureux, je désire vous connaître, vous servir.» Apparemment que mes regards commençaient déjà à perdre le don de se faire comprendre, car celui à qui ils s'adressaient n'y vit qu'une très impertinente volonté de l'humilier, et me le fit sentir par la fierté avec laquelle il découvrit le signe de la bravoure qui parait son triste vêtement, et en passant devant moi dans une attitude qui semblait répondre à mon curieux intérêt: «Votre pitié est une insulte dont votre sexe seul vous épargne la réparation.» Ces paroles me rejetèrent à ma place, et je le regardai s'éloigner sans oser faire un pas ni dire un mot pour le rappeler, mais cruellement effrayée de l'idée qu'il emportait, sans doute, d'un mauvais cœur. Avant de sortir de la grille de la rue de Rivoli, il tourna la tête de mon côté pour s'assurer si j'avais poussé l'indiscrétion jusqu'à le suivre. Me voyant à la même place, dans l'attitude de la confusion et de l'accablement, il revint sur ses pas. J'étouffais du besoin de m'expliquer et un peu de la curiosité de le connaître. Je ne saurais trop dire le roman que fit mon imagination pendant son retour de la grille vers le banc où j'étais assise. Mais les premières paroles de l'inconnu me prouvèrent que j'avais bien mal imaginé. «Me pardonnez-vous, lui dis-je, Monsieur, sans attendre qu'il m'adressât la parole, que je vous témoigne un intérêt que vous avez paru fuir.» La sévérité glaciale de sa réponse m'eût indisposée contre lui, si je n'y eusse reconnu, non pas une vanité susceptible, mais l'orgueil d'un honnête homme et la dignité d'un malheur non mérité. «Vous me devriez des excuses, Madame, si vos regards et votre maintien pouvaient laisser un doute sur le sentiment qui vous a fait agir et qui est le plus noble élan d'une vive sensibilité; elle vous a portée à une démarche touchante, mais indiscrète, que provoquaient des suppositions cruelles. (Je fis un mouvement de surprise.) Oui, cruelles, continua-t-il, puisqu'elles m'ont appris que mon extérieur excite la pitié.» Ici, deux grosses larmes qu'il vit couler sur mes joues lui dirent sans doute le mal qu'il me faisait; car il s'adoucit, prit ma main, et, la pressant légèrement, il ajouta: «Vous avez l'ame noble, et je suis sûr que vous êtes une excellente femme, mais commandez aux élans de votre bienveillance; aujourd'hui elle vous a fait blesser la délicatesse d'un homme d'honneur, à qui cet honneur est plus cher que la vie, et dont il est le seul bien; une autre fois une sensibilité trop prompte pourrait vous rendre dupe d'un fripon qui abuserait de vos premiers mouvemens. Croyez-moi, les plus précieuses qualités ont encore besoin d'être soumises à la raison. Adieu, Madame; soyez persuadée toutefois que je ne garde de votre action qu'un souvenir qui vous honore.» Il se leva, me salua en s'échappant rapidement, comme pour éviter ma réponse.