Depuis long-temps je n'avais réprouvé une pareille angoisse. «Nul doute, me disais-je, que ce ne soit un militaire malheureux; sa conduite, ses discours montrent tout l'intérêt dont il est digne, et pourtant il repousse l'amitié et de lui-même écarte la main empressée de venir à lui.» Je m'acheminai vers le quai, mécontente de lui et de moi, voulant lui trouver un tort et me trouvant bien à plaindre de m'intéresser à un homme dur et orgueilleux. Mais aussitôt son bras mutilé, cette croix, noble récompense du brave, me revenaient à l'esprit, et je sentais que cet orgueil était délicatesse et cette fierté une justice; moi seule je me trouvais blâmable. Oh! que je me promettais bien à l'avenir d'être plus en garde contre la vivacité de mes émotions. Hélas! c'est désenchanter la vie; mais puisqu'il le faut, allons, je réfléchirai avant d'écouter mon cœur, et toute pleine de cette résolution je passai le pont et faillis me trouver mal en voyant mon inconnu arrêté avec un garde du corps, lui parlant avec véhémence, et l'autre répondant de l'air de quelqu'un qui n'a aucune bonne raison à donner contre les choses peu agréables qu'on lui dit. L'inconnu m'aperçut au moment où j'allais me glisser pour n'être pas vue. Bien qu'il me saluât avec politesse, il eut comme un soupçon d'espionnage qui me rendit à toutes mes réflexions. Je m'approche et lui dis: «Monsieur, lorsque je vous vis aux Tuileries je me rendais au bain; je n'ai nullement changé mon itinéraire.» Après cette belle équipée, je m'élance sur le quai sans respirer ni attendre de réponse. Ce ne fut que quand je fus calmée et une heure après que je me dépitai de cette nouvelle bévue. J'étais tout-à-fait mal avec moi-même. J'avais cru entendre prononcer un mot espagnol. «C'est un Espagnol réfugié, me disais-je; ils sont orgueilleux, vains et fiers. Eh bien, n'y songeons plus;» mais c'était le cas de dire: quand on veut oublier on se souvient.

Toutes ces idées jetèrent le trouble dans ma pauvre tête; et j'en étais si oppressée que je m'en ouvris au maréchal Ney. Je racontai la scène telle que je viens de la rappeler, enfin telle qu'elle venait de se passer; je ne dois pas répéter les éloges qu'elle me valut, mais je dois rendre hommage à la vérité en disant que Ney me pressa contre son cœur avec un transport bien vif, en me remerciant de lui fournir cette occasion d'être utile à un militaire, à un frère d'armes malheureux. «Je le découvrirai bien vite, me dit-il. Soyez rassurée, il acceptera ce que je compte lui offrir.» Ah! Ney était la bonté même. Trois jours après il m'apprit que mon inconnu était un colonel espagnol, dont les plus justes réclamations auprès des autorités françaises étaient restées sans résultat. «Des espérances trompées, l'amertume et l'inutilité de ses démarches l'ont réduit au dernier degré d'exaltation misantropique obligée par orgueil de se reployer sur elle-même. Ce malheureux voit encore sa cruelle infortune augmentée par les privations de sa femme et de deux jeunes filles. Ida, je les ai trouvées ne pouvant sortir faute de vêtemens.—Et maintenant, lui dis-je, levant un regard plein de reconnaissance sur lui, ils sont pourvus de tout, grâce à vos bienfaits?—Ida, dites grâce à ce cœur pétri de sensibilité, en y posant sa main, et de cette tête vive et active pour la pitié comme pour les douces folies. Chère Ida, vous êtes une bonne femme.» Je répète ses propres paroles; car aujourd'hui, où je publie tant de fautes, elles, me sont comme un abri contre les remords. Je n'avais plus besoin de m'inquiéter du colonel espagnol; mais Ney m'apprit, quelques jours après, qu'il avait obtenu toutes ses justes demandes, et qu'il se trouvait heureux d'avoir pu ajouter quelque utile surcroît aux réparations du gouvernement.

Je reçus la visite de cette famille reconnaissante, et je sentis qu'il ne peut y avoir de plus doux orgueil que celui d'entendre louer, par des infortunés arrachés au désespoir, les vertus et les qualités des gens qui nous sont personnellement chers. Le colonel conduisit sa famille à Bordeaux. J'ai conservé quelque temps des relations avec lui. Il vint à Paris à l'époque du fatal procès, et nos adieux se firent à l'aspect d'un cercueil! Le colonel perdit depuis un de ses enfans, et a été cacher au loin cette douleur domestique, accumulée sur tant d'autres douleurs.

CHAPITRE CXXXI.

La baronne de W***.—Le fils de Dumouriez.

Ma campagne de France, mon excursion à Fontainebleau, toutes mes courses militaires avaient largement entamé ma caisse, et il avait fallu souvent l'employer pour rapprocher les distances, récompenser des dévouemens du moment, en un mot pour acquitter toutes les dispendieuses nécessités de la guerre. Je m'arrangeais peu du déficit de mes finances; et avec mon caractère, certes je n'aurais voulu rien entreprendre sans avoir tous les dehors des jours heureux de fama volat. Méditant un pèlerinage à l'île d'Elbe, je ne voulais laisser aucun soupçon sur le motif tout désintéressé qui me guidait dans cette démarche. J'aurais eu le droit de demander plus qu'il ne m'eût fallu au comte Regnault, depuis ma singulière audience de l'escalier du pavillon de Flore. Comme je veux être vraie, même à mes dépens, j'avoue que l'extrême désir que je commençais à éprouver pour ce voyage, me fit examiner un peu s'il serait mal de profiter de ce droit; mais ce ne fut qu'une pensée, et mon dégoût pour une récompense demandée prit le dessus. J'avais fait depuis long-temps au maréchal l'honorable mensonge d'une augmentation de ma pension, pour éviter de sa part de bien sages, mais pour moi de bien mortelles réflexions, ou des offres que j'atteste le ciel avoir toujours refusées. J'étais donc fort en peine, n'ayant alors qu'une cinquantaine de napoléons en état de disponibilité. Une grande partie des diamans qui me restaient étaient déjà passés en équipement et frais de route. Tous ces soins pour me procurer de l'argent me rappelèrent le don d'une femme intéressante à beaucoup de titres, à qui j'avais procuré une grande consolation par le crédit du maréchal Ney, à l'égard d'un fils bien-aimé qu'elle croyait perdu dans la retraite de Smolensk. Jouissant d'une immense fortune, elle me fit présent d'une parure complète de rubis et d'une bonbonnière avec son portrait enrichi de brillans. Je regardai son aimable et doux visage, et je trouvai comme un sentiment de bonheur de devoir à un don de la reconnaissance d'une mère les moyens de pratiquer à mon tour cette vertu.

Pour intéresser mes lecteurs au sort de cette dame, il me faut reprendre les choses de plus loin. Lorsque dans la campagne de France tout fut devenu fatal, jusqu'au talent et au courage des chefs, Mortier et Marmont tombèrent au milieu des alliés sur la route de Fère-Champenoise, qu'ils suivaient dans la croyance que Napoléon se reployait sur eux devant Schwartzemberg; à cette bataille, que les alliés nommèrent si pompeusement victoire de Fère-Champenoise, et dont ils ne durent le douteux avantage qu'au nombre immense de leur cavalerie, au terrible ouragan qui battait de front nos colonnes et à la violente pluie qui éteignait le feu de nos batteries; cette affaire du 25 mars 1814, si honorable pour le brave général Pacthod, qui, avec les 6,000 hommes des deux divisions qui escortaient les convois, pendant plusieurs heures, attaqué, entouré, soutint, avec des soldats enfans et des bataillons de gardes nationales, les charges multipliées des meilleures troupes ennemies. La mêlée devint affreuse lorsqu'on eut lancé contre ces faibles carrés l'énorme élite de l'armée alliée; mais ce fut pour les Français le dévouement des Thermopyles. La division Pacthod périt presque entière en mourant à la baïonnette et en refusant quartier. Hélas! leur héroïsme fut moins heureux que celui des Grecs; il ne sauva point la patrie.

Le fils de la baronne de W***, échappé comme par miracle au désastre de Smolensk, s'était, malgré les larmes de sa mère et mes conseils, remis de nouveau au service. Il faisait partie de la division Amey; et grièvement blessé à la première charge, il dut la vie à un officier prussien, à l'affaire que je viens de rappeler. À mon retour de Fontainebleau, j'avais vainement fait des démarches pour retrouver la baronne de W*** et son fils. Enfin, après des recherches bien pénibles, je découvris le dernier. Il m'apprit que l'officier prussien qui lui avait sauvé la vie à Fère-Champenoise, ayant dans ses papiers trouvé le nom de sa mère, il lui avait dit qu'il y avait un officier supérieur de ce nom dans les armées alliées, et que lorsqu'il sortit de la maison militaire, on lui avait annoncé que sa mère était partie l'avant-veille dans une calèche allemande, escortée de troupes alliées. «Je ne pus, me disait ce malheureux jeune homme, réclamer ma pauvre et excellente mère. Vous qui savez le fatal secret de ma naissance, dites, oh! dites-moi quels moyens puis-je employer pour la revoir sans la compromettre, sans irriter contre elle son orgueilleuse famille qui n'est pas la mienne.» Je partageais si vivement les craintes et la douleur du fils de la baronne de W***, que je restai quelques instans étourdie et ne sachant à quelle pensée m'arrêter. Les regrets touchans du jeune militaire me rendirent enfin quelque présence d'esprit. «Ce qui me cause surtout une peine mortelle, disait-il, c'est qu'en fouillant dans mes papiers on m'a pris le portrait de cette mère infortunée; son image du moins m'eût soutenu dans cette terrible incertitude sur son sort… Je vais vous le rendre, m'écriai-je, ce portrait chéri; j'en ai un qui me fut donné par elle comme gage de reconnaissance et de souvenir; n'est-ce pas l'honorer que d'en faire un moyen de consolation pour le fils de son amour.» Le jeune Léopold (nom du fils de Mme W***) me pressa dans ses bras, et je crus un moment ressentir la pure tendresse d'une mère. À la vue des brillans dont ce portrait était enrichi, Léopold ajouta: «Vous savez, Madame, tout ce que ma mère à fait pour moi, tout ce que sa position lui a permis de largesses; avec le galon de sergent, j'ai la fortune d'un général; je ne puis donc accepter votre don pourtant si noblement offert… à moins que vous ne me permettiez de distraire tout ce qui n'est pas le portrait lui-même, et de vous en faire retenir la valeur. «Trop franche pour faire mentir mes expressions ou mon visage, je témoignai au fils de celle qui m'avait assez connue pour m'apprécier et que j'acceptais volontiers de lui. «Mon cher Léopold, j'accepte votre proposition, puisque vous êtes riche; il me sera encore doux de devoir ainsi à votre aimable mère les moyens d'exécuter un projet auquel m'appelle un intérêt de cœur. Allons, mon ami, je consens à ce que vous fassiez estimer ce que je vous restitue.

«—Tenez, Madame, j'ai la somme; nous pouvons éviter les consultations. Ne livrons point à des regards profanes l'objet de nos respects; laissez-moi immédiatement placer la miniature sur mon cœur, et mettez le comble à toutes vos bontés en recevant ces mille écus comme masse de voyage.»

Pouvais-je n'être point contente d'un tel marché; c'était celui d'un fils qui ne me donnait pas toute la valeur des diamans, mais qui me donnait mieux que cela, sa reconnaissance et son amitié.