Nous nous quittâmes tous les deux pour voler à nos affections les plus chères. Mais Léopold à peine était sorti, qu'en serrant le porte-*feuille qu'il m'avait laissé, j'y trouvai, au lieu de mille écus, six billets, de mille francs, une superbe chaîne en or, et le lendemain, à peine étais-je levée, qu'on m'apporta une boîte avec ces lignes:

«Reprenez tout, Madame; je vous dois un trésor. Quand ces lignes vous parviendront, je serai loin de Paris, où je ne regrette que vous; vous, l'amie, la généreuse amie de la malheureuse mère de

LÉOPOLD.

«P. S. Je ne vous dis pas, Madame, de daigner m'écrire; je connais votre cœur, et je vous rappelle que c'est à Strasbourg, chez M. Dutale, que les lettres me seront sûrement remises. Ah! puissé-je bientôt ramener dans ma patrie adoptive celle qui nous est si chère à tous les deux!»

La boîte renfermait, outre l'entourage du portrait, une fort belle montre en or. Je n'eus pas une minute d'hésitation pour garder ces riches présens; j'étais heureuse et fière au contraire de mes sentimens, parce que j'acceptais comme j'avais donné, avec un entier abandon de cœur.

J'aurai, après bien des années de larmes et de malheurs, encore à parler du fils de Mme de W***; en attendant, je ne puis résister au plaisir de donner ici quelques détails sur sa naissance, qui justifieront peut-être le vif intérêt que ces deux personnes m'inspirèrent, intérêt qui a survécu à l'absence, à l'oubli, à l'infortune. J'avais connu la baronne de W*** quelque temps après mon retour de Russie; elle avait su que, dans cette fatale campagne, j'avais eu d'innombrables relations avec l'armée, et on lui avait si fort exalté mon cœur, qu'elle y vint confier les peines du sien; c'était presque l'histoire entière de sa vie, dont je conserve le récit tel que sa bouche daigna m'en faire l'aveu.

«Je suis née à Heidelberg, me dit-elle; j'avais dix-huit ans, lorsqu'un de vos guerriers, fameux par sa bravoure et poursuivi par sa conduite, y vint chercher l'asile que lui refusaient tour à tour ceux mêmes dont, aux dépens de son honneur, il avait servi les intérêts. Son âge alors, déjà si disproportionné au mien, éloignait de moi toute idée d'amour; mais son nom célèbre, son infortune, l'injustice de ceux dont il avait voulu appuyer la cause, excitèrent dans mon ame une sorte de compassion généreuse et bientôt tendre. Lorsque des émigrés français se portèrent contre lui à toute la violence des représailles, je le sauvai des réactions, le cachant dans un pavillon du château. Seule instruite de sa retraite, je lui portais chaque jour sa nourriture, des livres, et je m'efforçais, par ma présence et mes soins, de distraire les ennuis de sa solitude. Instruit, spirituel, aimable et persécuté, il lui fut facile de m'attendrir et de m'intéresser. Dans sa disgrâce, il parlait si bien de cette patrie de laquelle il était rejeté, qu'il m'inspira cette exaltation bienveillante que les femmes éprouvent pour les proscrits illustres. Je ne vis plus que le héros malheureux, et, dès ce moment, il fut dangereux pour moi; la solitude, cette innocente complice des grandes passions, vint faire le reste… Je m'aperçus des suites de ma faute le jour même où l'on découvrit la retraite du général français. Au milieu de la nuit je vins lui apprendre qu'il fallait fuir et que j'étais mère. Promise à un noble de mon pays, j'allais être exposée aux cruelles vengeances de ma famille. Je dois rendre justice à la loyauté de celui qui me perdit; il me représenta tous les malheurs qui pouvaient m'atteindre sur les pas d'un proscrit. «Je les redoute moins, lui répondis-je, qu'une seule larme de ma mère.» Hélas! je devais lui en coûter de bien amères! Notre évasion fut moins secrète que je ne l'avais espéré. Le général seul parvint à se soustraire aux gens qui nous poursuivaient; mais moi seule je fus reconduite à mes parens irrités… On me relégua dans une ferme éloignée, où je fus mise sous la garde de deux femmes, dont l'une était nouvellement mariée à un jardinier, français d'origine, que mes parens aimaient beaucoup. Cette jeune femme nourrissait son premier enfant quand le mien vit le jour… Il me fut enlevé; et lorsque je demandai cette innocente preuve de ma chute, on eut la barbare prudence de m'annoncer sa mort… Le temps, qui jette un voile sur tout, effaça ma faute aux yeux de celui qui m'avait été destiné, et qui, aussi généreux que le Volmar de la Nouvelle Héloïse, n'avait cessé de me chérir. Je devins son épouse. Veuve deux ans après, je me trouvai maîtresse d'une immense fortune, qui était reversible sur un de ses parens éloignés, si je me remariais. Cette pensée ne se présenta jamais à mon esprit; mais combien de fois je regrettai amèrement l'enfant que je croyais avoir perdu: il existait. Une lettre que je reçus, en 1804, de son père qui avait enfin trouvé asile en Angleterre, m'apprit que mon fils avait été confié à un jardinier français; que sa femme l'avait nourri; qu'une forte somme avait été donnée pour qu'ils fissent baptiser cet enfant comme le leur et pour qu'ils l'emmenassent en France avec eux; ce qui fut exécuté. La lettre n'indiquait ni la ville ni même le département. Pourtant ma joie fut extrême. «Je suis libre, je suis riche et mon fils existe, m'écriai-je; ô mon Dieu, faites que je le retrouve, que j'assure son bonheur, et j'aurai assez vécu!»

«Pendant neuf années, que d'angoisses et de vaines espérances ont été le seul fruit de mes recherches! Désespérée et souffrante, je fis une dernière tentative; elle fut heureuse… Je le méritais. L'or et les menaces arrachèrent à un ancien camarade du jardinier français le secret de sa retraite, et deux, jours après j'étais sur la route de la Bourgogne. J'arrivai à Plombières au milieu d'une nuit d'automne. J'interrogeai l'hôte d'une misérable auberge où j'avais pris asile, sur la famille dépositaire de ce que j'avais de plus cher au monde. Je m'informai avec anxiété des moyens d'existence de cette famille, du nombre de leurs enfans. On me répondit qu'ils avaient quatre garçons, dont l'aîné avait fait jaser le village par son peu de ressemblance avec le père. Oh! comme mon cœur battait. Qu'a-t-il donc d'extraordinaire l'aîné? demandai-je enfin; et une nouvelle et naïve réponse, au lieu de m'affliger comme je l'avais craint, flatta mon orgueil maternel. Mon fils était, suivant ce précieux rapport, le plus beau des enfans, et d'un tout autre air. «Ça va au bois avec des livres, ça fait tourner la tête à toutes nos filles et n'en recherche aucune; c'est fier et bon à la fois, ça se fait remarquer à la ville aussi bien qu'au village.» J'eus bientôt trouvé le moyen de voir mon cher Léopold, et son seul aspect me confirma tout ce que l'hôte avait si naïvement avancé. Il était beau, il était doux et fier. Après avoir tout réglé avec ceux qui avaient soigné son enfance et dont il portait le nom obscur mais respectable, je partis avec lui. C'était lui dire que je voulais me charger de son sort. «Elle vous fera bien riche; cette dame, lui répétaient ces bonnes gens, vous deviendrez un seigneur.—Où serai-je jamais heureux comme ici, près de vous? la richesse fait-elle donc le bonheur? En retrouvant mon fils, ma fortune entière me parut insuffisante pour récompenser ceux qui me l'avaient conservé. J'assurai leur existence, et ces dons furent mes premiers pas vers la tendresse de mon enfant.

«On avait fait croire à ces braves gens que, mère d'enfans légitimes, j'avais trouvé le bonheur dans cette union, et que leur silence était un devoir. Mon fils, baptisé sous leur nom, crut donc en suivant sa mère ne suivre qu'une bienfaitrice généreuse. Oh! que ne lui ai-je laissé sa touchante reconnaissance! Mais pouvais-je le voir si digne de mon amour maternel et ne pas lui dire: «J'ai droit à ta tendresse filiale; Léopold, mon cher Léopold, je suis ta mère! Les moyens à prendre pour lui assurer ma fortune nécessitèrent l'aveu de ma faute et du nom de celui qui en avait été l'auteur. Comment vous rendre la cruelle scène qui suivit cet aveu, scène qui éleva mon fils autant qu'elle me fit rougir de celui que ma chute lui avait donné pour père. «Moi, s'écria-t-il, moi le fils d'un traître! moi, dont, si jeune encore, le cœur palpitait au nom de ces braves qui sont morts en défendant leurs drapeaux! moi, je dois la vie à l'homme qui consentit à échanger sa gloire contre l'ingratitude de l'étranger! Ô ma mère! ma mère! pardon, pitié, grâce!

«—Mon enfant, on ne doit jamais maudire ceux à qui l'on doit la vie.