«Non, jamais, reprit le noble enfant; mais, ma mère, il me faut laver la tache paternelle. Je dois mon bras à cette même France que mon père défendit en héros avant d'avoir voulu la vendre en traître.»

«Mes larmes furent ma seule réponse; et peu de jours après on me remit cette lettre de mon fils:

«Ma bonne et bien malheureuse mère, pardonnez à votre fils de vous quitter; mais il est français, il ne peut vivre sans le baptême de l'honneur. S'il revient, il sera l'honneur de votre vie; s'il meurt, il sera l'orgueil de vos souvenirs, et vous pourrez dire: mon fils eut la valeur du vainqueur de Jemmapes et de l'Argonne, et ne l'a point ternie comme son coupable père.»

«Cette lettre fut toujours placée sur mon cœur, continua la baronne; Léopold partit faire son apprentissage de gloire. Dans la fatale campagne de Moskou, il appartenait au corps d'armée du maréchal Ney. Après avoir échappé aux horreurs de la retraite, il manqua perdre la vie faute de pouvoir, panser sa blessure; se croyant prêta mourir, il m'écrivit le fatal adieu qui manqua me coûter la vie. À ces lignes était jointe la croix qu'il avait gagnée à Valoutina.

«Ma mère, la tache originaire est effacée; j'ai combattu pour la France, je meurs français et pour ma patrie. Ma mère, allez vivre près de ceux qui élevèrent votre fils; ils vous chérissent, ils pleureront avec vous votre Léopold. Ô ma tendre mère! je vous bénis de m'avoir épargné la honte d'une naissance illégitime, et de m'avoir dit que vous étiez la mère de Léopold.»

Lorsqu'elle me donna ces détails, Mme la baronne de W*** avait reçu la nouvelle que son fils existait, et j'eus le bonheur de lui être utile pour le faire promptement revenir en France. Guéri de sa blessure, le jeune Léopold n'eut d'autre désir que de courir de nouveaux hasards; la campagne de Paris lui en fournit l'occasion, et il fut blessé comme on l'a vu. Je crus pouvoir profiter de sa généreuse délicatesse sans forfaire à la mienne. J'étais heureuse au delà de toute expression des moyens qu'il m'avait donnés de pouvoir continuer mes courses. Je devais même faire un voyage plus intime; mais la bizarrerie, qui joue un si grand rôle dans les événemens de ma vie, me jeta au milieu des grands spectacles du grand Empire, qui se brisait avec l'épée d'un homme.

CHAPITRE CXXXII.

Une séance de l'Académie.—Présidence de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.—Réception de M. Campenon, remplaçant l'abbé
Delille.

J'allai un jour chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely de fort bonne heure et sur une invitation fort pressante. Il avait, me disait-il, besoin de tout mon dévouement. Je le trouvai, se promenant à grands pas dans son appartement, et j'avoue que, dès l'antichambre, le bruit de sa déclamation tonnante me donna une idée très, sérieuse de l'entrevue. C'est quelque proclamation, me disais-je, qui doit être confiée à mon zèle infatigable, à mon utile exaltation. C'est l'éloquence qui rédige quelque adresse à nos braves, et c'est la renommée qui la portera. À mon aspect, l'orateur se modéra, jeta sur le bureau son manuscrit, et vint à moi avec toute la grâce d'un auteur qui aperçoit son public, et un peu de l'incertitude et de l'embarras d'Oronte prêt à débiter son sonnet.

«Arrivez, ma bonne Saint-Elme, jamais je n'eus tant besoin de vous, de vos bons conseils, de votre excellente amitié.