«—De quoi s'agit-il? Vous savez que je suis toujours prête.
«—Il s'agit d'une des épreuves les plus délicates de ma vie, d'une des positions les plus difficiles où puisse se trouver un orateur.
«—Vous savez si bien manier la parole, qu'en vérité je ne conçois pas votre embarras. J'ai souvent dit de votre éloquence ce que Racine dit de son Hippolyte dans Phèdre:
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
«—Mon amie, ma bonne amie, vous savez ou vous ne savez pas, car on ignore aisément les existences académiques, que je suis membre de l'Institut. De toutes mes dignités, c'est la seule que je n'aie pas perdue, parce qu'elle ne tient pas à la politique, et que cela sert quelquefois quand on veut y entrer. Eh bien! dans ma compagnie, car cela s'appelle notre compagnie, il y a des statuts, des réglemens, qui de temps en temps nous donnent des devoirs à remplir, des discours à faire; et le hasard qui arrange quelquefois très singulièrement les choses, confie souvent les missions de la circonstance et les corvées de la parole à ceux qu'elles doivent le plus contrarier. Et tel que vous me voyez, je suis une victime des discours académiques.
«—Je croyais, mon ami, qu'il n'y avait jamais à l'Institut que le public de victime.
«—Aujourd'hui le cas est plus grave, et je suis enveloppé dans un véritable cercle de Popilius. Vous me direz à cela, pourquoi êtes-vous affilié à une société savante? Telle n'est, point la question. J'en suis, il faut que je m'en tire. Nous autres gens de lettres, car je ne suis plus qu'un homme de lettres, nous sommes comme les auteurs, contraints de bien faire ce que nous faisons, sous peine de sifflets. Quand au théâtre on joue des pièces de circonstances, les premiers sujets, n'importe ce qu'ils pensent, sont obligés de chanter comme on chante pour le quart d'heure. Il en est de même à l'Institut; quelles que soient les opinions de l'académicien, il doit parler comme il convient à l'Académie. Ce sont, ma chère, ce que j'appellerais volontiers des sentimens collectifs, et les corps ont cela de bon qu'on peut refaire ensuite la part des personnes et reprendre sa manière d'être individuelle quand on quitte l'habit de la compagnie. Les convenances sont souveraines en France sous tous les régimes. Il n'y a nul inconvénient à leur payer tribut, cela ne tire jamais à conséquence; mais les braver fut toujours et serait encore ridicule, parce que cela serait inutile.
«—En vérité je ne vous ai jamais vu si timide; et vous qui allez si directement au fait, vous tournez autour aujourd'hui, comme le monsieur qui voulait consulter le Misantrope.
«—Diable, il y a de quoi hésiter. Figurez-vous qu'en ma qualité de directeur de la deuxième classe de l'Institut, lors de l'élection de M. Campenon, il faut, d'après l'usage antique et solennel, que je fasse l'éloge de son prédécesseur; et son prédécesseur était l'abbé Delille, grand poète assurément, que j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé, mais dont la vie, toute composée de sacrifices à la cause des Bourbons, me met sur des charbons ardens pendant tout le discours. Moi, confident d'un autre pouvoir, serviteur enthousiaste d'une autre dynastie; moi dont des discours retentissent encore chargés de parfums pour la gloire de Napoléon, comment brûler l'encens académique dans une si bizarre circonstance? J'aurai l'air de vouloir me tourner vers les astres nouveaux, de venir au secours des vainqueurs, d'un valet qui demande de l'emploi. Oh! pour de l'ingratitude, croyez-moi, je n'en aurai jamais. Mais d'un autre côté quel plus beau caractère que celui de Delille? L'Empereur l'estimait de ce refus de le servir, qu'un autre eût considéré comme une offense. Un homme qui a refusé d'être sénateur pour être fidèle à ses affections politiques… Puis l'Académie, qu'il ne faut pas compromettre, car elle n'est pas d'humeur à être compromise; le public aussi, qui n'est pas à notre hauteur et pour lequel il faut avoir des égards. En vérité, il n'y a qu'un tour de force qui puisse me faire sauter ce cas périlleux.
«—Mon ami, que votre discours soit l'expression de tout ce que vous venez de me dire là, qu'il soit mesuré comme tant d'autres que vous m'avez lus dans le temps; présentez les opinions des autres en gardant les vôtres. Quel inconvénient y a-t-il à louer la reconnaissance? L'abbé Delille voua la sienne à des princes malheureux; et c'est toujours grand et beau de rester fidèle au malheur. Toutes les causes s'arrangent fort bien de ces vertus, et l'exemple d'une foi gardée à n'importe quoi et à n'importe qui, peut être recommandé publiquement; car l'estime de leurs adversaires est quelquefois tout ce que recueillent les Decius de leur dévouement à leur propre cause. Parlez de la reconnaissance; elle honore toutes les positions, tous les caractères. Vous serez, avec ce texte, vrai pour tout le monde.