Une visite chez Carnot.—Il me lit son Mémoire.
Je n'ai point encore dans mes Mémoires parlé de Carnot, parce que, bien que je le connusse depuis long-temps, il fallait que je vieillisse pour sentir tout le mérite d'un pareil caractère. Dans le tourbillon de ma jeunesse, de mes succès et de mes folies, il était difficile que je m'arrêtasse devant cette sévère figure qui se montrait peu dans les cercles bruyans, et qui ne faisait pas monter la république en carosse. Carnot avait la physionomie triste comme une abstraction; une femme n'eût pu le trouver beau que comme un principe, et je n'étais ni d'humeur ni d'âge à sentir ces beautés-là. Les avantages extérieurs ne sont rien pour moi, si quelque rayon de supériorité ou de gloire ne les environne; mais pour déterminer mon enthousiasme, il faut dans ces sortes de prestiges une certaine puissance dont Carnot me semblait dépourvu. Cependant j'en avais quelquefois entendu parler dans des termes si admiratifs et par des hommes dont le jugement était à mes yeux si puissant, que je ne rencontrai jamais, dès les premiers temps de mon brillant séjour à Paris, cette espèce de Caton français, sans lui témoigner quelque chose de cette déférence qui, de la part des femmes, appelle toujours sur les fronts les plus austères un sourire un peu reconnaissant. Depuis qu'un de nos grands capitaines m'avait dit: «Vous oublieriez la laideur de Carnot si vous saviez tout ce qu'il a fait pour la France,» je ne le voyais plus des mêmes yeux, je ne le voyais plus tel qu'il était en effet, une vraie figure d'algèbre ou de géométrie. Quand il m'arrivait de me trouver en face de lui, je me répétais ces paroles d'un guerrier cher à mon cœur: c'est lui qui, dans l'ombre, du fond d'un cabinet, écartant la gloire elle-même, aussi sévèrement que tout autre corruptrice, a lancé sur l'Europe les quatorze armées qui nous ont fait vaincre; c'est lui qui nous a permis d'être illustres en nous donnant des armes; c'est lui enfin qui, au milieu des invasions étrangères, a pour nous organisé la victoire; et ma tête exaltée par ces souvenirs refaisait en idée un tout différent personnage que j'arrangeais avec ses qualités bien plus qu'avec ses traits. Je regardais quelquefois Carnot avec cette curiosité qu'excite une médaille antique, représentant quelque romain célèbre. Je m'approchais de lui, je le provoquais habilement par quelque question sentencieuse, et rien n'appelle la bienveillance des caractères froids d'une manière plus sûre que l'effort de la faiblesse essayant de s'élever jusqu'à eux.
M. Carnot, ancien, officier du génie, avait concentré la première activité de son ame dans l'étude des sciences exactes; il leur avait fait faire des progrès et leur avait surtout donné, disaient les connaisseurs, une application utile au génie des combats. C'est un homme que la retraite, les calculs et la solitude avaient naturellement porté à la recherche et à l'adoption des idées nouvelles. La république était un problème qu'il avait cherché long-temps, et qu'il croyait avoir trouvé. Il arrivait à l'enthousiasme par les plus glaciales méditations, réduisait la société à une équation et s'enflammait ensuite quand il se croyait sûr de son fait. Singulier caractère, l'opposé de tous ceux qui sont jetés dans le monde vulgaire. Chez la plupart des hommes, la raison tempère les saillies d'une nature impétueuse; chez Carnot, la raison était en quelque sorte le feu secret qui animait ses passions. Ce qu'il croyait démontré devenait une foi pour lui; le monde physique et moral s'enchaînait par les lois de l'analyse, et quand, par elles, il était arrivé à une conviction, il s'attachait à cette conviction ainsi qu'à une des lois de l'univers. Il oubliait ses sensations propres pour les faire rentrer dans un principe posé, et il appelait vertu ce sacrifice de tout homme à ses conséquences. On a beaucoup parlé de sa conduite dans la révolution; je n'ai ni la prétention de la juger ni même celle de la connaître; mais ce que je puis affirmer avec mes lumières de femme, sondant les profondeurs qu'il ne nous appartient pas de pénétrer, c'est que Carnot n'a pu rien dire, ni dû rien faire que de rigoureusement mathématique à ses yeux; cœur bon et simple qui n'a jamais obéi à rien de personnel, et chez qui l'homme avait disparu devant un type raisonné du citoyen. Le monde entier se serait remué dans un sens contraire à ses opinions, qu'il aurait tout seul protesté contre le monde. À cet égard il ne tenait compte ni des temps, ni des mœurs, ni des difficultés: j'en suis bien fâché pour l'univers, eût-il dit; mais voilà la ligne droite, et je ne puis marcher autrement.
Dans la conversation intime, Carnot ne s'assouplissait pas, mais il se laissait aller sans chocs et sans chaos. Il ne concevait pas l'esprit, il le trouvait chose inutile, pas plus que la plaisanterie qu'il eût appelée chose sacrilége, et cependant on ne sentait point dans son commerce privé les aspérités qui eussent pu de ses idées passer dans ses mœurs. Par un singulier contraste, cet homme, qu'on eût cru perdu dans l'abîme des sciences, et qui ne taillait dans ses combinaisons politiques que sur le patron du genre humain tout entier, s'occupait aussi de littérature. Ce républicain intrépide faisait de petits vers, et le Brutus du forum redevenait une espèce de Deshoulières dans son intérieur. Comme par une contradiction à peu près pareille, les champs sont ce que j'aime le plus après la gloire militaire, et que les images champêtres me séduisent par la seule puissance de mes souvenirs, j'écoutais avec une patience exemplaire les bergeries et les idylles d'un tribun que le public ne savait pas si pastoral.
Mes relations avec Carnot avaient été souvent interrompues, mais aussi souvent renouées avec une extrême indulgence de part et d'autre. Mes longues courses en Italie me l'avaient fait perdre de vue; mais lors de mon retour, ayant appris par des officiers la générosité avec laquelle Carnot avait prêté à Napoléon malheureux une épée que la fierté républicaine n'avait point voulu abaisser devant l'ivresse des triomphes, mon cœur sentit le besoin de se consoler du spectacle de bien des ingratitudes et des bassesses, en allant saluer le défenseur d'Anvers et le consolateur des derniers momens de l'empire.
«Bonjour au citoyen Carnot, à l'ami de la France; c'est un frère d'armes qui vient le remercier, le féliciter, lui prouver que les belles actions trouvent toujours de l'écho dans quelques ames.»
Carnot parut sensible à ma politesse, que je poussais jusqu'à remplacer avec lui le mot de monsieur par celui de ses anciens souvenirs. Il eut la bonté de me questionner sur ma position présente, me demandant ce que j'avais fait depuis notre dernière entrevue qui datait bien de plusieurs années. Je lui dis que la perte de mes illusions m'avait jetée dans les voyages.
«Eh bien! moi, pour me distraire de mes chagrins politiques, j'ai employé un autre moyen, la solitude. Consolé par mes livres, retranché dans mes principes, j'ai résisté aux brillantes folies d'un despote qui pouvait être beau comme Washington et qui a préféré n'être grand que comme César. N'en disons plus de mal toutefois; il est tombé, et ce n'est plus de ce côté que viendra le péril.
«—Vous-même, vous avez donné une excuse au génie de Napoléon en venant à lui dans son malheur.
«—Eh! Madame, je ne pardonnais même pas à Bonaparte en venant reprendre mes armes long-temps suspendues. Je ne changeais pas en venant à lui; mais la patrie, cette grande famille qui ne se réduit pas à un homme, la patrie, nom sacré qui n'est jamais sans échos, la France qui vaut bien que pour elle on oublie toutes choses, parlait trop à mon cœur pour que je restasse oisif quand tout s'ébranlait autour de moi. Je sentais que nous allions perdre cette popularité de la victoire, qui restait du moins comme un grand dédommagement national. Je me suis fait général de France, et non lieutenant d'un empereur et d'un maître. Je voulais, en acceptant un commandement, conserver une des premières conquêtes de la révolution, le prix de Jemmapes et de Fleurus. Si les barbares, au lieu de triompher, eussent été rejetés dans leurs affreux climats, véritables tannières du despotisme, je comptais déposer de nouveau l'épée après la victoire, m'autoriser de mes services pour risquer de dernières vérités auprès de celui que l'adversité avait éclairé peut-être; s'il eût été sourd à ma voix, ma vie se fût encore ensevelie dans l'obscurité.