«—Malgré mon enthousiasme pour l'Empereur, j'admire cette abnégation d'intérêt, je conçois toute la hauteur d'une pareille conduite. Tenez, il n'a manqué au vainqueur de l'Europe qu'un conseiller comme vous. La fortune, qui a prononcé, vous a épargné une démarche dont la seule pensée eût été une gloire, mais dont, hélas! je doute bien que le succès eût couronné la noblesse.
«—Jamais, mon amie, on ne doit regarder au succès. C'est un accident; mais le devoir est un principe, et il faut le remplir. Du reste, il me semble que Napoléon en vieillissant serait peut-être revenu à la liberté. Elle avait été l'idole de ses premières années; l'âge, d'accord avec les revers, l'eût ramené peut-être à ces nobles passions du jeune homme. Au surplus, voilà bien le danger des destinées des peuples remis aux mains d'un seul. Le génie même devient un inconvénient de plus entre ses mains.» Carnot continua sur ce ton avec une abondance d'idées et une sorte d'exaltation indéfinissable pour un tel caractère. Je glissais de temps en temps quelques maximes, quelques traits de l'histoire romaine; il voulut bien me trouver de la justesse dans les idées, comme cela arrive quand on abonde dans celles des autres. Nous causâmes du passé, de l'avenir; et, quoique pour la première fois jetée sur le terrain de la politique, je m'en tirai, à l'aide de quelques vieilles lectures de Mably, avec assez de bonheur pour m'attirer une confidence que probablement Carnot n'eût point faite à beaucoup d'hommes d'État. Ma mince érudition et ma très faible logique me valurent cependant d'être consultée par le vétéran des idées républicaines sur le Mémoire, si connu depuis, dans lequel Carnot, à l'exemple de Milton, cherchait à défendre sa conduite, toute sa conduite, pendant la révolution. Il est inutile de parler du Mémoire que tout le monde connaît; mais ce qu'il y eut d'assez remarquable, ce fut l'espèce de bienveillance aimable avec laquelle la police d'abord facilita la circulation manuscrite ou imprimée du Mémoire de Carnot. Outre le factum politique, objet de ses plus intimes affections, Carnot me lut encore, dans cette entrevue, quelques fragmens d'autres ouvrages. Je lui en dis librement mon opinion, et il fut assez indulgent, ou assez prévenu en faveur de mon jugement, pour plier son sévère et pur républicanisme jusqu'à la politesse d'une complète adhésion. C'était beaucoup avec un homme comme Carnot, que j'appelais le Cincinnatus français, et que Regnault souvent, dans son enthousiasme napoléonien, appelait un homme insupportable, un entêté, un jacobin. Chose fort drôle était pour moi d'entendre ces hommes se juger avec une inouïe sévérité, et se classer les uns les autres avec assez peu de modestie. Quand une femme a quelques idées dans la tête, et ne cherche pas à se prévaloir de son influence, celle qu'elle obtient dans l'abandon des hommes du plus grand mérite étonnerait souvent la raison même. J'ai approché la plupart des dignitaires et des sommités de tous nos divers gouvernemens, et chez tous, excepté chez Carnot, j'ai trouvé l'ambition et la vanité des titres faisant toujours un peu tort à l'intégrité de l'opinion adoptée; Carnot, au contraire, dans sa conduite, dans l'intérieur de la confidence, comme à l'armée et à la tribune, était toujours le républicain, implacable peut-être, mais du moins désintéressé.
Carnot ce jour-là se plut à me faire longuement causer de toutes mes relations, et tout en me gardant d'aborder le long chapitre des torts et faiblesses, je lui dis quelque chose des singularités d'Oudet, de ce caractère qui devait flatter ses goûts et peut-être encore ses espérances. J'avoue que ce choix d'aveux était une ruse, un moyen de succès personnel que j'employais. Cela me réussit au delà de mes espérances; Carnot me sembla comme électrisé à ce nom. «Ah! disait-il, sa mort est la preuve la plus complète de la grande influence qu'il exerçait; oui, Napoléon craignait le génie de ce simple colonel, parce que le despotisme est habile à deviner les cœurs qui le haïssent et les mains qui peuvent l'abattre. Oudet, me disait-il, était pétri de l'argile d'un Spartiate.
«—Oh! vous vous trompez un peu: Oudet tenait pour la république, mais en même temps pour Épicure.
«—L'un n'empêche pas l'autre.
«—Moi qui croyais cela bien incompatible; Oudet m'avait paru un enthousiaste, un inspiré, un prophète, un génie;… que sais-je! mais jamais je n'avais reconnu tant de séductions sous le court manteau d'un Lacédémonien.»
Carnot savait que j'étais encore en correspondance avec l'ancien secrétaire de Hérault de Séchelles, Neillard, qu'il estimait particulièrement. Il était à cette époque retiré auprès d'Aubagne en Provence. Sans dire, je ne sais par quelle crainte d'être déconseillée, je n'avouai pas à Carnot mon projet de visite à l'île d'Elbe, mais je lui dis que je me proposais de faire un voyage à Marseille, Toulon et autres villes de la Provence, Digne, Draguiguan, Gap peut-être! Il me pria de venir le revoir avant mon départ, et de vouloir bien me charger de quelques lettres, ajoutant qu'il attendait encore un gouvernement qui ne violât point le secret des lettres. Je promis à Carnot de me faire volontiers son courrier, et nous nous quittâmes fort bons amis.
CHAPITRE CXXXIV.
Enterrement de Mlle Raucourt.
Je me trouvai mêlée, avant le voyage que je projetais, à un événement qui fut, je crois, sous une simple apparence, un des plus sérieux depuis mon retour à Paris. Je veux parler de l'enterrement de Mlle Raucourt, l'une des premières actrices dont se soit honorée la scène française. Je n'avais eu avec cette tragédienne célèbre que des rapports bien fugitifs. Quelque temps avant mes débuts, on m'avait ménagé une entrevue avec elle; elle avait eu la bonté de me reconnaître de la dignité tragique, et ce qu'elle appelait du talent extérieur. J'allais souvent la voir au théâtre; en général elle avait de l'esprit et raisonnait fort juste sur les impressions théâtrales. Mes relations avec elle n'allèrent donc jamais jusqu'à l'intimité; mais avec ma disposition d'esprit et ma nature impressionnable, je suis toujours bien près d'aimer ce que j'admire, et il se fait en quelque sorte un retentissement de mes émotions de lecture ou de théâtre jusque vers mon cœur. De là, chez moi une appréciation de tous les talens et de toutes les gloires, qui donne au sentiment si raisonnable de l'estime toute la chaleur d'une passion. Aussi quand j'appris la mort de Mlle Raucourt, quoique je connusse peu sa personne, quoique depuis ma disgrâce dramatique je ne l'eusse aperçue qu'une fois, en Italie, au milieu de cette royauté nomade dont l'Empereur l'avait honorée, espèce de lieutenant tragique attaché à la domination impériale, je n'en ressentis pas moins toute la grandeur d'une pareille perte pour les arts. Je tenais encore au théâtre par mes goûts, par mes relations avec Talma; je me rangeais encore parmi les artistes, et je me crus appelée avec toute la comédie française à un deuil de famille.