Dans la matinée du jour qui avait été fixé pour le convoi d'Agrippine et de Rodogune, je rencontrai plusieurs officiers de ma connaissance qui me parlèrent de cette cérémonie comme d'un événement bien plus intéressant par ses rapports politiques que par son importance même. «C'est une grande question, disaient-ils; il s'agit de savoir si la restauration, qui a promis tolérance et liberté de tous les cultes, qui a promis l'égalité devant la loi, permettra l'égalité devant l'Église. C'est une affaire de préjugés: leur cause a été perdue; mais on dit que les préjugés sont vivaces, et qu'ils veulent aussi avoir leur restauration à la suite des autres.»
Sans partager les appréhensions de ces officiers, leurs discours ajoutèrent encore la curiosité à tous les autres motifs de convenance et d'intérêt qui m'appelaient au convoi de Mlle Raucourt, qui joignait, je le savais, à son admirable talent les vertus d'une ame bonne et compatissante. À l'exemple de Talma, quoiqu'elle cachât ses bienfaits, leur nombre en avait trahi le mérite; et, si le premier précepte de la religion est la charité, personne ne méritait plus de voir son cercueil entouré des bénédictions du pauvre et des hommages du culte. Je courus chez moi pour arriver ensuite en costume de deuil à l'église Saint-Roch, paroisse de la défunte, qui n'avait pas attendu la mort pour s'y faire connaître; car les dames de charité, nobles dignitaires de la bienfaisance, recevaient bien exactement les dons modestes et cachés de son bon cœur.
Je l'avoue, malgré les prédictions un peu malveillantes des officiers et de plusieurs personnes que j'avais rencontrées, j'étais bien loin de prévoir qu'en 1814 je serais témoin d'un de ces scandales que de gothiques répugnances avaient pu commettre autrefois, mais dont la raison publique avait fait justice; car il y a quelque chose de trop bizarre et de trop cruel à encenser le talent pendant sa vie et à le flétrir quand il s'éteint. Élevée dans la religion protestante, j'ai déjà dit que je ne fuyais pas les églises catholiques, et que cette conduite, au lieu d'être une indifférence pour ma religion, en devenait quelquefois un acte méritoire; car l'aspect d'un lieu public de culte me rappelait le souvenir des vertus tolérantes de ma vertueuse mère. Souvent, sans m'informer de la différence des rites, il m'était arrivé d'entrer dans un temple, de me recueillir avec moi-même, et de descendre dans ma conscience, comme devant la Divinité; j'en sortais meilleure et moins opprimée par l'empire des passions. C'est un spectacle imposant et profitable, que la vaste enceinte d'une église préparée pour une messe des morts. Il me serait impossible de me mettre ailleurs ou autrement qu'à genoux sur le marbre et près du catafalque, ne me trouvant là d'ordinaire que pour des morts connus; les regrets qu'ils m'inspirent me jettent bientôt dans une rêverie profonde, religieuse, au moins par l'absence de toute distraction qui la profane. Je sens à ma douleur qu'elle doit être éternelle, et l'amitié me conduit bientôt au sentiment de l'immortalité de l'ame. Chaque battement de mon cœur me confirme alors cette vérité consolante, et je crois quand j'ai pleuré.
Je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, dans une circonstance où mon cœur se croyait avoir quelques droits à remplir, c'était de me rendre chez Talma pour connaître l'heure et le programme de la cérémonie. N'ayant point trouvé Talma chez lui, et comme il était déjà deux heures, je me rendis aussitôt à Saint-Roch. Il me fallut descendre de voiture près la rue des Moineaux. L'affluence était considérable, et je fus presque obligée de combattre pour pénétrer jusque dans l'église. Il régnait dans les groupes une agitation plus vive que celle de la curiosité. Des orateurs étaient montés sur les chaises et en étaient renversés par les flots de la foule qui s'augmentait à chaque instant. On se heurtait, on discutait surtout le pour et le contre de l'admission du corps. Je m'arrêtais de distance en distance, et je remarquais presque autant de gens qui écoutaient avec attention que de personnes qui parlaient avec feu. Pour éviter la surveillance de ces écouteurs, je me réduisis presque à leur rôle par prudence; mais je n'en saisis que mieux le curieux spectacle qui m'entourait. «Oui, disait-on, vous allez voir; quoique cette pauvre Raucourt fut charitable jusqu'à la faiblesse, qu'elle fut la mère des pauvres, parce qu'elle est morte actrice, l'église lui sera refusée.—Et, reprirent d'autres, par le curé même qui a si largement exploité sa caisse pour les aumônes de l'église.—On la trouvait bonne chrétienne pour l'argent, mais mauvaise pour les principes.» Le mouvement des groupes me rejeta hors des marches de l'église, vers l'entrée principale, et y rentrer me fut impossible. Le cortége arriva enfin. Il était extrêmement nombreux, composé d'artistes, d'hommes de lettres et d'inconsolables amis. Je ne reconnus d'abord personne, car j'étais trop vivement émue à la vue du char mortuaire. Je m'inclinai légèrement vers la terre; mes lèvres murmurèrent une prière et un regret. Tout à coup des clameurs s'élèvent, la multitude s'émeut, se heurte, et je sors alors de ma douloureuse extase, au milieu d'un tumulte qui formait un contraste étrange avec l'état de mon ame et le silence ordinaire et convenable du lieu. «On refuse le corps, criait-on. Voilà un acheminement aux exclusions de l'ancien régime, la carrière fermée des querelles qui va se rouvrir. L'Église veut cumuler les aumônes des comédiens avec leur excommunication.» L'émotion était générale; et à tous ces cris, un autre plus puissant et plus énergique vint s'y mêler: «Au château!… Au château!… Aux Tuileries!…» Moi qui aime mieux une armée en bataille au moment de l'attaque et d'une charge, qu'un rassemblement populaire, j'avisai aux moyens de me tirer de là, ne comprenant rien aux périls qui n'ont pas la gloire pour but et pour récompense. Au moment de ces efforts, l'aspect de Talma vint me retenir à ma place, et m'électriser jusqu'à la sédition. Sa belle figure romaine, où respirait l'indignation de la fierté blessée, lui donnait l'air d'un tribun. Il ne parlait point, mais son geste, mais son regard peignaient assez tout ce qu'il éprouvait.
La foule approche en effet du château; la crise durait depuis assez long-temps pour que le roi lui-même en eût l'éveil. S. M. Louis XVIII, qui savait bien, en fait de religion, tout ce qu'un souverain doit aux convenances, mais qui, par prudence et connaissance des temps, ne dépassait pas la mesure, ordonna que le scandale cessât, disant: «Que quiconque avait reçu le baptême avait droit à tous les honneurs du culte, et qu'un sacrement devenait dans ce cas un droit à tous les autres.»
Aussitôt qu'on eut remporté une victoire aux Tuileries, la foule impatiente vint en recueillir les fruits à Saint-Roch. On eût dit que le lieu saint venait d'être emporté d'assaut. La joie du peuple ressemblait encore beaucoup à sa colère. Les choristes des divers théâtres se mêlèrent avec ivresse aux chantres du pupitre paroissial. Figaro et Scapin s'élancèrent sur les cierges pour les contraindre à la lumière. Jamais, certes, les bedeaux, les sacristains et les serviteurs officiels du temple n'avaient mis autant de zèle aux fonctions dans lesquelles la bonne volonté des lévites improvisés les remplaçait. On contribuait au service de l'autel à qui mieux mieux, et si la gaucherie de certains desservans trahissait leur peu d'expérience des cérémonies, ils rachetaient les errata par l'enthousiasme, et faisaient excuser les bévues par la ferveur. On était vraiment religieux par émulation et catholique avec rage. Le service s'acheva avec un peu plus d'ordre qu'il n'avait commencé. La Comédie en corps donna l'eau bénite à la chrétienne qu'elle avait perdue, et moi, ignorée au milieu d'elle, j'accompagnai mon aspersion d'un regret qui était peut-être moins mondain et aussi sincère.
Cet événement fit un bruit immense dans Paris. La politique sut, je crois, profiter habilement des premières défiances qu'avait jetées dans les esprits la sévérité religieuse renaissante. De ce jour, les regrets de tout ce qui avait tenu à l'empire ne craignirent plus de se montrer, sûrs du moins qu'il y avait dans les idées populaires quelques cordes capables de leur répondre. On avait généralement approuvé le bon sens du prince qui avait interposé ses ordres entre les prétentions dévotes et les droits de ses sujets. Mais, en général, l'autorité empêche bien, quand elle est raisonnable, qu'un mauvais pas fait par ses agens, en étant réprimé, n'excite trop violemment la résistance; mais ce qu'elle ne peut plus retenir, c'est la révélation qu'un acte imprudent vient mettre au devant de tous les esprits, très habiles en France à saisir la tendance d'un corps ou les ambitions d'un parti. Le changement de gouvernement s'était opéré avec une telle rapidité, que tout le monde ébahi avait à peine eu le temps de se reconnaître. Ce fut d'un cercueil que partit la première étincelle de la pensée publique. On se remit à raisonner. On passa de l'étonnement à la gaieté, de l'indignation d'un moment à la satire de chaque jour. Cette nation oisive et moqueuse, que Bonaparte n'avait pu distraire qu'en lui donnant le monde entier à conquérir, sentait avec un frémissement de bonheur que la même force ne pesait plus sur elle.
Le clergé avait, dès cette époque, une tendance de victoire et de domination; on le disait du moins, car il ne me convient nullement de me mettre mal par la légèreté de mes assertions avec la cour de Rome et ses milliers de représentans patentés ou mystérieux. Les salons raillaient et les faubourgs criaient d'une manière plus énergique contre ce qu'on appelait la réaction des préjugés superstitieux. Les caricatures les plus bouffonnes circulaient. J'ai vu dans plus d'une maison les gens les mieux pensans se joindre au chorus général, et dessiner eux-mêmes de petits inquisiteurs sur les albums des plus jolies femmes. J'ai même conservé dans mes papiers un croquis de la bataille théologique et comique de Saint-Roch, fait par un noble marquis qui vote aujourd'hui contre les libraires, les dessinateurs et les graveurs. La police était d'une indulgence charmante, elle ne voyait rien et laissait tout faire. «Les gens de police, disait un soir devant moi un ex-conseiller d'État, est un luxe des gouvernemens, mais un luxe inutile; le dévouement est d'ordinaire borné et incapable, et la capacité qui descend à un vilain métier est vénale et menteuse.»
Il y eut une conspiration véritable au sujet de ce fameux enterrement de Mlle Raucourt, mais conspiration bien innocente; ce fut celle des gens d'esprit. Le premier de nos chansonniers, un homme dont les sentimens monarchiques n'étaient pas douteux, Désaugiers, fit une chanson charmante qui ne fut pas imprimée dans les différentes éditions de ses œuvres, et qui, je crois, fera plaisir au lecteur: