«—Vous avez été à Gap aussi?

«—Bien souvent j'ai fouillé tous les rochers de la Provence. J'y ai des amis et des connaissances… À quoi en voulez-vous venir?

«—À savoir à peu près ce que vous avez remarqué de l'esprit public de ce pays-là à l'égard de Napoléon.

«—Il y aurait un oui et un non à vous répondre; mais il est une masse qui lui appartient tout entière de cœur: ce sont les paysans. Ah! c'est une singulière chose que les peuples.

«—Bonne quand on sait les gouverner,» répondit gravement le général Cambacérès, et sur cette première phrase complète qu'il eût prononcée, il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, où ils restèrent quelques instans. En sortant le général me salua avec cet air d'approbation et de remercîment qu'on emploie vis-à-vis de quelqu'un sur lequel on compte pour un service. Labédoyère me croyait plus avant dans les secrets politiques que je ne l'étais ni ne voulais l'être. Il me parla, pendant la brève absence de Regnault et de Cambacérès, de manière à me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tournée pour prendre connaissance de la disposition des esprits.

«Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas à la survivance de la jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager à mes frais, et vous savez que, malgré mes sentimens bien raisonnables, je ne suis pas d'humeur à voyager aux frais du gouvernement.» Regnault fit la mine; mais Labédoyère me pressa la main d'un air charmé, et je le fus excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors à Regnault mon projet d'aller à l'île d'Elbe: il en fut surpris, mais enchanté. Labédoyère nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dévouement, d'amitié; mais je restai ferme dans mes refus.

CHAPITRE CXXXVI.

Voyage à l'île d'Elbe.

Tout se préparait pour mon voyage de l'île d'Elbe. Mes instructions, et plus que cela, la voix de l'amitié, me recommandaient de ne point partir avant d'avoir vu une personne très intime auprès de la reine Hortense, et qui ne devait revenir à Paris que dans les premiers jours de décembre! Mais je n'ai jamais eu beaucoup de patience; et mon cœur toujours ardent précipita mon départ. Regnault, qui me savait liée avec Mme Noémi, restée intime et en correspondance avec le roi Murat, insista beaucoup dans notre dernière entrevue pour que j'obtinsse des renseignemens précis sur les dispositions secrètes de Joachim.

«Demain, vous saurez tout ce que vous désirez savoir, c'est-à-dire tout ce que Mme Noémi croira pouvoir me confier.» Je me rendis chez elle aussitôt, et je la trouvai très affligée et mouillant une lettre de ses pleurs. Je voulus me retirer, elle m'en empêcha. Je lui dis alors de quelle part je venais et le but de ma visite. Loin de refuser la confidence, elle parut charmée de pouvoir la faire. Elle me montra la lettre dont elle s'occupait lorsque j'étais entrée; elle était de Murat.