Je ne pus m'empêcher de dire à Ney quelque chose de mon voyage. Aux premiers mots de cet aveu, Ney jeta feu et flammes, me traita de tête romanesque; que sais-je, plus mal encore. Je le regardais, cherchant à lire dans ses yeux le sens de ces paroles si sévères; je tremblais qu'elles ne lui fussent dictées par l'ingratitude: je me trompais. Il n'obéissait qu'au sentiment d'une amicale sollicitude pour mon sort.

«Vous ne trouverez point la grande-duchesse Élisa à Naples, où vous vous proposez de vous rendre de l'île d'Elbe.

«—Ah! que je vous sais gré d'appeler encore de leurs anciens titres des princes malheureux. Dans leurs hautes prospérités, mon cher Ney, j'aurais bien pu quelquefois escamoter les titres, même un peu exprès; mais aujourd'hui je ne les sépare jamais de leur souvenir. Ne riez pas. Cela vous semble puéril; eh bien! c'est pourtant un sentiment et un bien louable qui me l'inspire. Puis-je ressembler à ces flatteurs que j'ai vus ramper dans les cours impériales, et qui se dédommagent aujourd'hui d'une bassesse de dix ans par ces propos de mauvais goût: La Bacchiochi, la Borghèse, la mère Lætitia Bonaparte… Les princes de la famille de Napoléon seront toujours, dans mon cœur, sur le trône de la reconnaissance.

«—Ida!

«—Mon ami! mon frère!

«—Ah! je voudrais pouvoir l'être; vous êtes une si excellente femme! Je voudrais vous voir heureuse, avec un sort enfin assuré.

«—Ney, il vous est à jamais défendu de vous occuper de ces intérêts-là. Je vous aime aussi passionnément que jamais; mais, à Paris, je suis exposée à vous rencontrer avec la maréchale, à ne plus vous revoir, ou à risquer de troubler votre repos; voilà encore un des motifs qui décident mon départ. Nous avons failli si souvent, malgré les meilleures résolutions. Il y avait du moins alors l'excuse de l'absence, l'éloignement de celle que j'offensais. Ici respirant le même air, la passion la plus délirante appellerait sur nous de cruelles épreuves, ferait crier au scandale d'un arrangement coupable. Mon cher Michel, Madame est plus jeune, plus jolie que votre compagnon de guerre; et fût-elle mille fois laide, ses droits n'en seraient pas moins les mêmes, et l'homme que je verrais calculer les heures et les moyens de tromper par habitude ne serait pas toujours le héros de mon imagination, ni l'idole de mon cœur. Croyez-moi, mon cher Michel, ce voyage inspiré par la reconnaissance m'est commandé également par le soin de votre repos, et le besoin que mon souvenir vous soit toujours cher.» Je n'ose répéter tout ce qu'il me répondit, car il y aurait trop d'orgueil. Il convint que j'avais raison; mais en même temps il me fit promettre de ne pas rendre éternelle une séparation qui lui serait impossible.

J'avais pour caisse de voyage une grande partie des six mille francs que je tenais de mon noble marché avec le jeune Léopold. Pour prévenir les interrogations et les retours dont mon départ eût pu être l'objet, je fis dire à mes amis que j'avais quitté la capitale. Avant que cela ne fût en effet, j'écrivis à Regnault qu'au moment où il recevrait ma lettre, je serais déjà sur la route de Fontainebleau. Car, je l'avoue par une sorte de réminiscence mélancolique, je voulais m'acheminer par les lieux mêmes qu'avait parcourus le noble prisonnier de l'Europe, si long-temps tremblante devant lui, quittant cette belle France, où il s'était trouvé trop à l'étroit, pour aller prendre possession de sa petite souveraineté bourgeoise de l'île d'Elbe. Je me sus un gré infini de cette inspiration mêlée de philosophie et de sentiment; elle me valut plus d'un plaisir. Dans tous les endroits où je passai, on mettait une sorte d'affectation orgueilleuse à répéter: ici l'Empereur a dit telle parole, là il a fait telle chose. Ce qui se réduisait partout à des détails on ne saurait plus simples, mais que l'on ne rapportait pas moins avec cette espèce de religion qui annonce l'importance qu'on y attache. «C'est ici, me dit une jeune fille, à Briare, que, faute de chevaux, on sépara les voitures: la première voiture partit d'abord; l'Empereur ne la suivit que dans la nuit.—Non, tu te trompes, Toinette, l'Empereur partit à midi, je le sais mieux que toi, puisque j'étions à le voir déjeûner avec les deux coquins d'Allemands ou d'Anglais qui l'accompagnaient,» répondait une femme plus âgée.

J'arrivai à Nevers dans la nuit. Là on me dit combien Napoléon avait paru satisfait et consolé par les acclamations qui l'avaient accompagné pendant toute la route depuis Fontainebleau. «Il n'en était pas de même des commissaires des alliés, disait une petite femme fort jolie; car à ceux-là on ne leur a pas épargné les malédictions ni les outrages.—Et, reprit un paysan, s'ils y repassaient aujourd'hui, ils en verraient de plus durs encore.»

À Villeneuve-sur-Allier, on disait presqu'avec des larmes: «C'est ici que d'Empereur a été contraint de se séparer du dernier détachement de la garde fidèle qui formait son escorte;» et l'on répétait avec enthousiasme: «Il a refusé les Cosaques et les Autrichiens dont on voulait entourer un guerrier français: «Qu'ai-je besoin d'escorte? les acclamations du peuple m'en ont tenu lieu.»