J'avais une lettre de Carnot pour une personne dont la maison de campagne était située sur la route. On m'avait bien recommandé de la remettre moi-même. Comme il était nuit, j'envoyai un exprès à l'ami de Carnot, pour l'inviter à se rendre près de moi; ce qu'il fit aussitôt. En l'attendant, je pris mes informations ordinaires. Napoléon avait couché dans cette ville. On ne tarissait pas de détails. L'ami de Carnot arriva, et multiplia encore pour moi tous ces propos populaires. «Ce qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta-t-il, c'est qu'en passant par Moulins, l'illustre proscrit fut salué par le cri de vivent les alliés! et qu'aujourd'hui on est si repentant, qu'on s'efforcera de vous persuader qu'on n'a crié que vive l'Empereur!»

«—Ne blâmez pas, Monsieur, les gens de Moulins; leur retour d'affection est encore un mérite.»

J'eus lieu de vérifier l'observation, et je dois consigner ici, pour la vérité historique et l'étude du cœur humain, qu'à Moulins, à Lyon, à Orange, à Avignon même, on se défendait comme d'une accusation honteuse d'avoir vociféré l'insulte sur les pas d'un guerrier malheureux.

À Orgon, une vieille mendiante, qui passait pour dire la bonne aventure, et que je fis venir pour lire dans ma main, par une fantaisie moitié sérieuse, moitié plaisante, me raconta des choses fort piquantes. «Ils ont eu, disait-elle, la sottise de pendre en effigie celui qui, à son tour, pourrait bien les faire pendre tout de bon encore.» Je regardai cette sorcière d'un air un peu soupçonneux.

«Vous me regardez en vous moquant de moi; eh bien! ce que je vous dis est exact. Tenez, voilà l'Empereur, dans du marc de café, qui débarque; et voilà les soldats qui retournent tous vers lui.» Cette sibylle en haillons me sembla être trop initiée à d'autres mystères, et je mis bien vite un terme à mes questions. Cependant les gens de l'auberge m'assurèrent que le jour du passage de l'Empereur elle avait manqué périr de la main des gens ameutés pour insulter Napoléon; qu'elle ne cessait pas de prédire son retour. «Moi qui pense très bien et qui suis bon royaliste, j'ai la conviction que la vieille sorcière est de bonne foi; elle est la seule à prédire, mais elle n'est pas la seule à croire. Et, voyez-vous ils sont tous ici comme des bêtes à attendre le revenant. C'est la troupe qui monte la tête de tout le monde. Il faut que cet enragé Corse ait jeté un sort sur nos soldats. Si je faisais mon devoir, je devrais peut-être prévenir notre brigadier de gendarmerie. Presque tous les sous-officiers ont sous la cocarde blanche la cocarde tricolore, et les aigles cousus sous les lis.—Je me faisais une autre idée de l'esprit de l'armée.—Ah! Madame, il est détestable: que Bonaparte arrive, et il ne restera pas un seul peloton à cette noble famille, digne pourtant par ses malheurs de plus d'intérêt.—Mais il n'en est pas de même du reste de la population?

«—Mon Dieu! elle devient horrible; sur mille royalistes du commencement, excepté M. le curé, l'adjoint du maire, un pauvre chevalier de Saint-Louis; moi et ma femme, il n'en reste plus qui soient restés fidèles; car, vous l'avouerai-je, mes garçons, les enfans d'un membre du conseil municipal, sont plus bonapartistes que le Corse lui-même. Mon pieu! quel malheur que la bonté du roi n'ait pas pris ses précautions en faisant pendre ce tyran.

«—Si cela avait pu s'arranger, je crois que la mesure eût été plus tranquillisante; car, de fait, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.»

Depuis Orgon, et un peu ennuyée, je ne m'arrêtai plus qu'au Luc. Arrivée là, je me rendis à la maison que la princesse Pauline habitait. Le général Bertrand avait présenté à cette sœur de Napoléon les commissaires étrangers qui avaient voituré son frère hors de son empire. Le cœur de Pauline s'était brisé au récit des dangers que Napoléon avait courus; aussi avait-elle pris la généreuse résolution d'aller adoucir son exil à l'île d'Elbe. La personne que je désirais voir là se trouvait alors au Muy. Je m'y rendis, et de Muy a Fréjus, voulant m'embarquer aussi à ce port de Saint-Raphen, où l'Empereur avait jeté sa fortune dans une barque, comme César, et où, quinze ans avant, il avait abordé en revenant des Pyramides, quand il marchait au trône… On me prévint que probablement je ne pourrais partir que le lendemain, les vents étant absolument contraires; j'en eus une impatience extrême. Je ne saurais rendre le besoin que j'éprouvais de toucher du pied cette île située si près de ma patrie, occupée d'abord par les Étrusques, soumise aux Carthaginois, île tant de fois dominée, et que les Romains nommèrent Ilra, et dont le nom allait recevoir une immortalité égale à celle de son prisonnier. Après avoir rempli toutes les formalités de mon embarquement, et en attendant le vent favorable, j'allai, selon mes habitudes, courir au loin, cherchant une pointe de rocher, une vue de mer qui pût convenir au ton où étaient montés mon esprit et mon cœur. La saison, quoique avancée, avait encore de beaux jours, et la soirée était belle là, comme à Paris une journée de printemps. Pour éviter les soupçons qu'eût pu faire naître mon travestissement, et un peu aussi pour me délasser de la fatigue de la cravate, seul inconvénient que je trouve aux habits de l'autre sexe, j'avais repris mon costume naturel de femme. Adossée contre une espèce de parapet formé par les sables, les mains jointes sur la poitrine, ne tenant plus à ce qui m'entourait que par la pensée, mon cœur souffrait à l'idée de rencontrer à quelques lieux de là, dans un chétif gouvernement de dix ou douze mille habitans, sur un sol aride et emprisonné par les flots, le dominateur de l'Europe, le vainqueur de tant de rois. Je pensais à toute cette famille qu'il avait dotée de couronnes presque toutes tombées avec la sienne. Je pensais à tant d'ingratitudes, et, avec un peu d'orgueil, à cette reconnaissance d'une femme, qui s'élevait jusqu'à la gloire des Drouot, des Bertrand et des Germanosky; de ces fidèles serviteurs qui avaient couru après la dotation de l'exil et de l'infortune, pour ne pas laisser seul au milieu de la mer celui qui avait ceint la couronne de Charlemagne.

Comme le commerce se mêle de tout, j'ai remarqué une curieuse industrie à l'auberge de Saint-Raphen où j'étais descendue. On y faisait un grand débit de figures de plâtre, image de deux opinions contraires, et les marchands les donnaient tour à tour et suivant les goûts, pour des portraits de Napoléon ou des bustes de S. M. Louis XVIII, lesquels ressemblaient bien autant à l'un qu'à l'autre. Mais le mérite de ces petits ouvrages consistait dans l'élégance d'un piédestal fait d'un marbre granit grisâtre tirant sur le vert, semé de taches noires et blanches, produit des mines et principales richesses de ce royaume à petit format, dont Napoléon Ier était alors souverain.

Enfin on vint m'avertir qu'on allait mettre à la voile. Après deux jours de navigation on aperçut l'île d'Elbe. À cette vue, saisie d'un élan passionné, je tendis les bras vers le ciel, appelant la terre que dévorait mon impatience. Exaltée jusqu'à la démence, j'oubliai que je laissais en France celui qui avait été l'objet préféré de toute mon ame, je ne songeais qu'à ceux que j'allais trouver; je m'excusais de cet oubli de Ney par de beaux raisonnemens que le cœur, le meilleur logicien que je connaisse, me fournissait en abondance. Je me disais même alors que fuir loin de Ney était un sacrifice nécessaire à des devoirs qu'il chérissait. Hélas! ces devoirs dataient de 1801; pourquoi donc ne m'en étais-je aperçue qu'en abordant à Porto-Ferrajo en 1814? Comme j'ai promis à mes lecteurs d'être vraie, je garde l'aveu de ce nouveau tort pour le chapitre suivant.