NOÉMI ET MURAT.

«Je suis née à la Bastide, arrondissement de Gourdon, département du Lot. Mon frère Jules, plus âgé que moi de sept ans, en avait trois de plus que Joachim Murat, son camarade d'école alors, depuis son compagnon de périls dans un grade subalterne, et qui devint peu après son chef supérieur et resta toujours son ami.

«Le jeune Joachim était à douze ans le plus bel enfant qui eût jamais réjoui les regards d'une mère. Jules en avait alors quinze, et moi huit. Déjà, et quoique je fusse encore enfant, le jeune Murat était mon chevalier et mon défenseur en titre. Il lisait très bien, et, lui présent, on était sûr de me trouver assidue à mes leçons. Placée devant lui ou sur ses genoux, mes mains jouaient dans les boucles épaisses de sa magnifique chevelure! Ma coquetterie enfantine s'essayait à bien faire pour obtenir un baiser, un sourire du maître chéri. Murat enfant avait déjà dans le caractère cet élan chevaleresque qui depuis lui fit graver sur son sabre, si souvent terrible à l'ennemi, cette devise, rajeunie: L'honneur et les dames. Écuyer aussi gracieux qu'intrépide, il voulut m'apprendre à courir avec lui et mon frère. «Non, lui disais-je, faites-moi plutôt lire là au bord du ruisseau ou sous le berceau de chèvrefeuille, cette belle histoire des chevaliers qui sauvent des princesses et des bergères. J'ai peur à cheval pour moi et pour vous.» Alors le jeune Murat, secouant sa superbe tête et jetant un regard fier autour de lui, murmurait: «Peur pour moi! Noémi; je ne connais pas ce mot.»

«Cette vie de bonheur enfantin touchait à son terme. Joachim fut envoyé au collége de Cahors par une protection qu'obtinrent ses parens. Mon frère, inconsolable de son absence, déserta le toit paternel et se fit soldat.

«J'avais perdu mes parens, et j'étais à Paris chez une tante, lorsqu'une lettre de Jules nous apprit que Joachim avait quitté le manteau d'abbé pour l'habit militaire, afin d'arrêter la punition d'une étourderie de jeunesse, et qu'il était enrôlé dans le même régiment que mon frère. Joachim et Jules se jurèrent une amitié de frère; et Jules fit promettre à Murat de ne jamais profiter de ma faiblesse, de me protéger, de me chérir comme une sœur. Il en fit le serment, et jamais serment ne fut plus noblement rempli.

«Le mari de ma tante avait une place fort subalterne, mais qui donnait la libre entrée au Luxembourg: Un jour il vint chercher ma tante pour voir une belle fête; elle me mena avec elle. C'était le jour où Murat offrait vingt-un drapeaux ennemis au Directoire. J'avais quatorze ans. Je dis à ma tante de me conduire vers Joachim, que je voulais lui parler. Elle s'y refusa, mais elle me permit de lui écrire; et, deux heures après, le brillant chef de brigade était dans notre modeste arrière-boutique, causant des souvenirs d'enfance… Qu'il était beau!… On disait que j'étais jolie; Joachim me le dit aussi, mais non pas comme je l'aurais voulu: car, sans affecter aucun air de supériorité, je voyais pourtant bien que je n'étais plus la même pour lui; il me parlait de mon frère. «Je lui dois la vie, plus que la vie, car Jules m'a sauvé l'honneur. Chère Noémi, votre frère donnera de ses nouvelles et des miennes; il vous fera connaître le cœur de Joachim. Oui, mon cœur a de la mémoire.»

«La destinée a voulu que mon frère ne profitât point long-temps de cette noble amitié. Il perdit la vie en 1805, lorsque avec une valeur si héroïque Murat s'empara des débouchés de la Forêt-Noire. Jules était alors chef de brigade, et sa fortune militaire était assurée. Murat m'écrivit que, frère de Jules, c'était à lui désormais d'acquitter la pension que me faisait le frère que nous venions de perdre. Il ajoutait: «Lorsque le moment de vous marier sera venu, je serai encore comme chef de famille, et la dot sera prête.» Ce billet me causa un vif désespoir; il m'annonçait une perte irréparable, et me rendit pénible le doux sentiment de la reconnaissance.

«Ma tante mourut, et mon oncle, jeune encore, se remaria. Devenus étrangers l'un à l'autre, je retournai à la Bastide, comptant y passer mes jours. La pension de douze cents francs m'était très exactement payée. Je ne m'occupais dans ma retraite que de parcourir les lieux qui me rappelaient mon frère, mes deux frères, en me retraçant les scènes de notre heureuse enfance. La voie publique m'apprit tous les faits éclatans de cette vie de bravoure. Mais Murat eut beau monter au faîte de la fortune, à chacune de ses faveurs il semblait se rappeler davantage cette religion de souvenir et d'amitié, qu'après la mort de Jules il avait transportée sur moi. Lorsqu'il épousa la sœur de Napoléon, et que, roi lui-même, il put suivre son penchant pour la magnificence, j'en reçus mille et mille marques de bonté touchante. Il semblait vouloir communiquer son bonheur.

«En 1810, je fis un voyage à Naples, et je contemplai Murat dans tout l'éclat de ses grandeurs. Sous le diadème, il ne fut que l'ami de Jules et de Noémi. C'est pendant ce voyage qu'il me montra à Caserte l'inscription que vous avez remarquée déjà. Il semblait occupé de sinistres pensées. «Vous rappelez-vous, Noémi, me disait-il, le mot de Jules, qui prétendait que j'élevais toujours mes regards vers les étoiles? la mienne m'a valu un trône, puisse-t-elle ne pas s'éclipser devant moi.»

«Le climat de Naples étant nuisible à ma santé, je revins en France, et vous vous le rappelez sans doute; mais, au lieu de retourner à la Bastide comme tel avait été mon premier projet, je me rendis, auprès de Toulon, chez une cousine de mon père. J'y étais à peine depuis dix mois, lorsqu'on apprit la défection de Joachim en 1813. À la nouvelle de cette ingratitude, il me sembla qu'une main sanglante soulevait il tenebroso velo. Je ne vis plus pour Murat qu'un avenir prochain de remords et de châtiment. Ah! Dieu, comment a-t-il pu séparer sa cause de celle de la France? lui, Joachim, le brave compagnon d'armes de mon frère, a pu accepter ou subir pour alliés ces rois ennemis des rois nouveaux. Fasse le ciel qu'il n'ait pas à comparer bientôt la loyauté de l'Autriche avec la générosité du héros dont il a si cruellement déchiré l'ame!»