Je n'osais dire à Noémi à quel point ses craintes étaient fondées; elle me prévint qu'elle passerait un mois à Porto-Ferrajo, et que de là elle se rendrait à Aubagne, près de Toulon, pour y attendre le printemps, me faisant promettre d'aller passer cette saison avec elle. Hélas! nous ne pouvions guère prévoir alors que ce printemps amènerait encore un rayon de grandeur sur le souverain qui avait abdiqué le trône de France, et que Murat, qui se croyait bien raffermi sur le sien, viendrait, dans les terreurs de la proscription, demander asile à cette France qu'il avait répudiée!
J'acceptai l'invitation amicale de Noémi D***. Je la revis aussi en 1815. Hélas! toutes les espérances de bonheur de la tendre Noémi s'étaient brisées à cette époque sur le cercueil du roi proscrit, de l'ami de son enfance!
Je pris congé de Noémi, et suivis long-temps d'un œil attendri l'esquif qui l'emportait au loin sur les vagues d'une mer moins agitée que ma vie. J'assurai ma place, et à deux heures j'étais en route pour Marseille. Je m'embarquai pour Livourne. J'arrivai dans cette dernière ville mourant du mal de mer, et ne pus me résoudre à continuer mon voyage de la même manière; je partis donc, après deux jours de complet repos, par le courrier de Rome, où je m'arrêtai trois jours pour reprendre aussitôt la route de Naples.
CHAPITRE CXXXIX.
Voyage de Rome à Naples.—Léopold.—Anecdote de Strozzi.
À toutes ces agitations de ma mobile existence se joignaient une foule de peines secrètes. Le refroidissement de ma liaison avec Ney, la conviction que le nouvel ordre du gouvernement allait placer comme une barrière entre mon cœur et le sien; mes pensées, qui devenaient plus sérieuses, tout cela me désenchantait le présent, et même décolorait les souvenirs de mon passé; un pareil attachement avait besoin de toutes les illusions, de toutes les sympathies, et l'opinion elle-même devait être pour quelque chose dans mon bonheur. Non seulement, me disais-je, s'il savait ce qui me conduit à Naples, il me désapprouverait; mais il trouverait aujourd'hui presque criminelle la pensée qui m'anime, pensée que naguère il eût applaudie. Il me semblait que Ney perdait à mes yeux, et je me savais mauvais gré de juger ainsi.
Une autre peine pesait sur mon cœur. Depuis le départ de Léopold, je n'avais rien su de lui ni de sa malheureuse mère. J'étais à Rome dans cette triste disposition d'esprit où tout l'avenir nous semble un désespoir, et le présent un poids accablant. Ressentir encore la même passion pour Ney, et reconnaître que je ne devais plus y chercher ma félicité; c'était pour moi un sentiment qui me rendait le mouvement nécessaire à ma raison, qui se perdait au milieu de tant de combats. Pour me distraire, je voulus revoir cette Villa-Borghèse et ses jardins enchantés qu'avait fuis une femme aimable et belle, pour l'honneur et la joie d'un sacrifice à l'exil d'un frère malheureux. Oh! combien la princesse Pauline me parut digne des hommages qu'on lui avait prodigués partout en Italie. Connaissant parfaitement ces beaux lieux, je me débarrassai de mon cicerone, qui importunait ma promenade par la monotonie de ses descriptions. Il y avait quelques instans que je marchais au hasard sous le myrte et l'oranger, lorsqu'au détour d'une allée je rencontre face à face Léopold, ce Léopold qui m'était si cher depuis notre mutuelle reconnaissance. Il était pâle, défait; un crêpe funèbre me révéla tout aussitôt le secret de sa douleur et de son abattement… Léopold avait perdu sa mère. Il prit ma main, et, la pressant contre son cœur, il me dit: «Je l'ai retrouvée au sein de son orgueilleuse et opulente famille, je l'ai retrouvée malheureuse et mourante. J'ai méprisé leur richesse et bravé leur orgueil; je n'ai vu que ma mère: mes veilles à son lit de souffrance ont du moins consolé sa dernière heure. Elle s'est éteinte dans mes bras, en me parlant de vous, en me recommandant de vous chercher, de vous regarder comme ma seule amie.»
J'ai vu des hommes plus régulièrement beaux que Léopold; mais je ne crois pas qu'il en existe dont la physionomie anime d'une manière plus heureuse les avantages; c'était une harmonie des mérites les plus divers; qu'on se représente, avec une figure de vingt-quatre ans, l'élégante tournure d'un cavalier français, la parole inspirée d'un poète, l'air vague et passionné d'un héros de roman.
J'ai promis d'être vraie. Mais en rappelant cette rencontre, je sens que la promesse me paraît redoutable; car, avec cette franchise, il me faudra avouer ce que j'éprouvai à la vue de Léopold… qu'on peut aimer passionnément plus d'une fois. Toutefois, que celles d'entre mon sexe qui, malgré mes égaremens, m'ont conservé un intérêt bienveillant, ne prononcent pas anathème sur la coupable; je ne le fus ici que d'un tort involontaire. Sans montrer à Léopold ce qui se passait dans mon ame, je lui témoignai seulement, mais avec émotion, le besoin que j'éprouvais de partir le lendemain même pour Naples.
«—Ah! laissez-moi vous accompagner, dit-il. Je me rendais en France pour passer ensuite à l'île d'Elbe. Nous ferons le trajet ensemble. Ma fortune dépasse 15,000 livres de rente; avec cela je puis me dévouer au malheur, sans ambition, sans espoir de récompense. J'ai besoin de cette indépendance du sentiment.» Nous partîmes le soir même en poste.