Peindre tout ce qui se passa en moi pendant ce voyage serait une peinture presque aussi, périlleuse que la réalité elle-même. Femmes! ô vous toutes qui me lisez, daignez m'entendre avant de crier haro sur la pauvre Contemporaine! Oui, j'ai cru qu'on pouvait aimer plus d'une fois. Je ne veux, je ne cherche point d'excuse; je me résigne à tout dire: mais lisez avant de me condamner. Je ne voulus ou je ne pus déguiser à Léopold l'agitation que me causait sa présence. Son âge, si éloigné du mien, me donnait une sécurité funeste. Ah! je puis en prendre pour témoins la sincérité de mes aveux et mon invincible dégoût pour tout mensonge qui profiterait à ma réputation, mais sans repos pour ma conscience: je ne fus pas entièrement coupable. Trompée par le voile décevant d'un sentiment pur, je regardais Léopold comme un fils légué à mon cœur par sa mourante mère; mon ame en embrassait avec chaleur tous les devoirs, et en multipliait trop vivement à mon insu les expressions. Dans ces épanchemens, ma raison était loin de prévoir que, déjà à une si respectable distance de l'âge des amours, j'en inspirerais le brûlant délire, et qu'un hasard seul me sauverait du remords d'y succomber. En faisant la route de Rome à Naples, Léopold, qui venait de la parcourir, m'en étalait dans ses récits les merveilles avec cet enthousiasme du beau qui va si bien à la jeunesse. «Hélas! s'écriait-il avec émotion, si j'avais pu arracher ma tendre mère, votre amie, au froid climat de sa patrie, et la conduire ici sous le beau ciel qui vous vit naître, partageant ma vie entre vous deux, quelle félicité eût jamais égalé celle de l'heureux Léopold!» Et l'expression de ses regrets mélancoliques embellissait encore cette aimable figure; c'était un mélange des amertumes de l'amour filial et des ambitions d'un autre amour. Pour combattre le trouble qu'il me causait, je rappelai le souvenir à mon secours. Léopold avait fait la campagne de Russie et celle de France; je lui parlai du maréchal Ney. Je ne pouvais me tromper davantage sur les moyens d'échapper au danger de la séduction. Le jeune homme qui avait combattu sous les ordres du prince pendant l'immortelle campagne et la désastreuse retraite de Russie, Léopold se mit à me peindre avec tant de feu, avec tant d'enthousiasme les services de Ney, les efforts de nos braves, la catastrophe encore glorieuse qu'aussi bien que lui je pouvais apprécier, qu'il pénétra en moi comme un délire d'admiration. Léopold savait que je connaissais le maréchal, mais il ignorait la nature de cette liaison. Le détromper eût été m'exposer à ses mépris; et quel courage n'eût-il pas fallu pour consentir volontairement à voir changer en étonnement glacial, en froide retenue, la confiance absolue, le reconnaissant enthousiasme, et, je dois le dire, l'admiration si flatteuse à ma vanité, qui se lisait dans les regards, le maintien et le langage du jeune homme. Confuse, incertaine, je n'eus pas le courage de dire: Je ne suis point à moi; j'ai voué ma vie à un homme que les devoirs les plus respectables, les plus doux, éloignent de moi, mais que suivent encore dans cet éloignement toutes les pensées de mon ame. Un pareil aveu d'une femme à un enfant qui la respecte était au-dessus de mes forces. Léopold m'estimait. C'est en me parlant de sa mère, en confondant dans ses larmes celle qu'il avait perdue et celle qui le consolait, qu'il avait pris dans cette intimité d'un long voyage une reconnaissance exaltée pour un sentiment plus vif encore.
La femme la plus belle, quand la jeunesse s'est enfuie, se rend bien compte, à moins de folie, de ce qu'elle perd chaque jour; et si elle trouve dans son esprit de quoi braver les regrets de sa vanité, il n'en est pas une qui ne doive avouer qu'à un certain âge on éprouve une sorte d'orgueil reconnaissant des sentimens passionnés que, par un privilége singulier, elle peut inspirer à un jeune homme doué de tout ce qui peut plaire, attacher et flatter, et jamais homme ne réunit plus que Léopold ce parfait assemblage. Pénétrée depuis l'âge de raison du ridicule et du danger des attachemens que ne justifie pas la jeunesse, je sentais que je ne succomberais point. Mais chaque regard sur Léopold, chaque accent de sa voix, me faisaient comprendre encore plus combien j'aurais de combats à livrer à mon propre cœur. Il y avait surtout un danger pour moi dans notre intimité: c'étaient un son de voix et une véhémence d'action qui semblaient, par une ressemblance inconcevable, me représenter Ney lui-même.
Nous étions arrivés à une lieue de Caserte. Il nous fallut quitter la route ordinaire pour arriver à Naples; car depuis que le beau-frère de Napoléon avait fait divorce avec la gloire, dans la folle et coupable espérance de conserver un trône précaire par les protections ennemies de la France, depuis cette époque tout avait changé dans ce beau royaume que j'avais parcouru si florissant, à l'époque où l'amitié se joignait aux liens de famille pour rendre plus sacrés les droits des deux frères couronnés. Mais on sentait à je ne sais quoi de non français que Joachim, en se débaptisant, s'était comme dépouillé de son ancienne gloire; on voyait quelque chose d'indécis dans l'éclat extraordinaire même qu'il donnait à sa cour. Nous nous arrêtâmes à Roucigliano, bourg brûlé en 1799, et qui fut reconstruit alors (1814). Léopold me disait: «Mon amie, l'ingratitude porte un malheur certain. Vous verrez si l'Autriche ne jouera pas Joachim. Il partagera le sort de ces particuliers qui font bâtir des maisons que d'autres occupent.
«—Comment, mon ami, mais voilà de bien profondes prévisions pour un jeune homme.
«—Des campagnes comme celles de Moskou et de France vieillissent toutes les expériences. J'ai souvent approché le roi Murat, et ce que j'en ai vu me l'eût fait prendre pour un fou, s'il n'eût été un des plus braves de notre armée de héros.
«—En vous comptant, Léopold.
«—Mais oui, mon amie, oui, en me comptant, car j'étais à la bataille de la Moskowa et à l'affaire de Fère-Champenoise. J'ai reçu trois blessures, la croix d'honneur et l'approbation du maréchal Ney.» C'était encore un bonheur pour moi que dans ces dangereux têtes-à-têtes un pareil nom se mêlât à tout ce qui aurait pu me le faire oublier. Ma seule force était dans l'objet de cette admiration qui rendait Léopold si éloquent.
J'avais parlé à mon compagnon de voyage, par une diversion que je croyais adroite, de la pauvre Déborah. Il me fit promettre d'aller la voir au retour, et me pria de lui raconter l'histoire de l'aïeul des jeunes maîtres de cette pauvre vieille si religieuse dans les vœux de sa douleur; j'aurais voulu la lui réciter dans la chaumière même où j'avais reçu l'hospitalité; mais il n'y eut pas moyen d'avoir un refus pour une prière de Léopold. Je pris donc le manuscrit que j'avais copié la nuit dans la chaumière de Déborah; et dans un endroit retiré du jardin immense de l'auberge de Roucigliano, je fis à mon jeune interrogateur le récit dont on va lire les principales circonstances.
«Philippe Strozzi, après de grandes agitations politiques, quitta sa patrie et vint en France chercher le repos. Sans y avoir pris aucune part, il fut accusé de complicité dans le meurtre d'Alexandre de Médicis, tué par Lorenzo dans une partie de débauche. Strozzi vivait alors retiré dans les États de Venise. Lorenzo y accourut pour lui apprendre ce meurtre, et Strozzi se laissa entraîner à une tentative pour le rétablissement de l'ancienne forme de gouvernement en Toscane. La résolution était arrêtée; mais Strozzi, agent principal, manqua de fermeté, et, après mille vicissitudes, se décida à quitter sa patrie et à venir en France réparer par le commerce les brêches faites à sa fortune. Ce fut pendant son séjour à Lyon, qu'ayant déployé dans une émeute populaire une présence d'esprit qui sauva la vie au gouverneur et à sa famille, Strozzi devint l'objet de la vive reconnaissance et de l'amour passionné d'Isaure, fille unique de ce gouverneur, douée d'une rare beauté, miroir fidèle de l'ame la plus noble. Strozzi n'avait pas cet extérieur qui séduit les femmes; mais à l'avantage d'une taille superbe et d'une figure imposante, il joignait le mérite qui frappe les grands cœurs, et celui d'Isaure était au niveau du cœur de Strozzi. Errant à côté de sa jeune amie, aux bords charmans du Rhône, Strozzi osa rêver un paisible bonheur; il oublia ces projets, les ambitions périlleuses de la jeunesse, et ne songea qu'à une vie d'amour.
«Strozzi avait été uni à Clarisse de Médicis; mais cet hymen n'avait été que le fruit d'une combinaison d'État, et quoique Strozzi eût soutenu avec vigueur les droits de sa première épouse, jamais il n'éprouva pour elle aucune sympathie. Isaure seule parvint à enchaîner cette ame ardente et fière. Les fêtes de l'hymen se préparaient, lorsque tout à coup l'objet d'une tendresse si vive disparut. Non loin de la délicieuse maison que la famille d'Isaure habitait, aux bords du Rhône, était une promenade solitaire où souvent Isaure précédait son amant. Elle venait s'y livrer aux douces rêveries d'un présent enivrant et à toutes les illusions d'un heureux avenir. Depuis quelque temps elle avait cessé de s'y rendre, ayant remarqué et fait connaître à Strozzi qu'elle se voyait observée par deux étrangers d'un fort sinistre aspect. Strozzi, sans inquiéter Isaure, fit surveiller les lieux, priant sa jeune amie de ne plus les fréquenter. Toutes ces précautions de la prudence furent prises en vain; mais al destino opporsi è vano[12], Strozzi et la belle Isaure en firent la cruelle expérience. Le farouche successeur d'Alexandre, placé au rang suprême par l'entremise de l'Autriche, non content de l'exil de son illustre ennemi, nourrit l'idée d'une plus complète vengeance. Isaure fut enlevée la veille du jour fixé pour la célébration de son mariage avec Strozzi. Des tablettes trouvées sur le lieu même ne laissèrent aucun doute sur l'auteur du rapt. Peu d'heures après Strozzi était sur la route de la Toscane. Le retour d'un si illustre exilé ranima comme par une étincelle électrique les espérances du parti populaire. Les mots de patrie et de liberté, du droit des citoyens retentirent. Pour le malheur de Strozzi, ses partisans firent, au lieu des regrets de l'amour, entrer dans son ame les chimères plus violentes encore de l'ambition et de la vengeance. À l'aide de Caponi, il mit sur pied quelques milliers de soldats qu'il conduisit à Bologne, où il apprit qu'Isaure n'avait pas cessé de vivre. Dès ce moment il suivit ses projets avec une nouvelle vigueur. Hélas! cet amour renaissant devint la cause de sa perte et de celle qui l'inspirait. Strozzi, sans négliger entièrement son rôle de chef de parti, lui dérobait bien des instans dans le seul intérêt de sa tendresse. Isaure était entre les mains de Cosmo de Médicis. Les troupes de l'empereur encombraient Florence, Pise et Livourne. Un soir, après avoir reçu une lettre mystérieuse, Strozzi quitte son camp de Montemurlo avec quelques hommes d'élite, court arracher Isaure à son ennemi et revient au poste de l'honneur au moment où Médicis faisait attaquer le camp par trois mille hommes. Malgré des prodiges de bravoure de la part des conjurés et les efforts acharnés de Strozzi, les soldats de Cosmo remportèrent une victoire complète. Désarmé et tombé entre les mains d'un des capitaines de Cosmo, Strozzi demanda pour toute grâce de n'être point conduit à Florence, et n'obtint qu'un refus. Cosmo se vengea moins en ennemi qu'en bourreau. Doublement homicide, il ajouta au supplice de Strozzi le meurtre de celle dont il n'avait pu, par des menaces, corrompre la vertu. À l'instant où Strozzi fut livré à son ennemi, la malheureuse Isaure était également tombée au pouvoir de Médicis. Cette fois ce fut pour apprendre que le malheur pouvait encore augmenter pour elle. Le barbare osa mettre la tête de Strozzi au prix de son opprobre. «Fière beauté, avait-il dit à Isaure, tu verras s'épuiser goutte à goutte le sang du rival que j'abhorre sous les mains des bourreaux et dans l'horreur des tortures, ou toi-même tu lui annonceras en ma présence que tu préfères les embrassemens du souverain à la tendresse du proscrit. Sa vie dépend de ta réponse.» Une rapide pensée saisit le cœur d'Isaure. «Je cède, j'obéis, je t'appartiendrai, Médicis, répondit-elle; conduis-moi près de Strozzi.