«—Demain, tu le verras en présence du tribunal; songe qu'un mot, un regard, un geste contraire, seront l'arrêt d'une mort lente et honteuse.
«—La honte, il n'y en aurait que pour les assassins du héros. Mais je veux sa vie; comptez sur moi, saro vostra.»
«Pendant que la malheureuse Isaure était en présence de son tyran, Strozzi, plongé dans un cachot, se croyait moins malheureux par l'idée d'avoir assuré la fuite de ce qu'il avait de plus cher. «Isaure, chère et malheureuse Isaure, s'écriait-il, va revoir les lieux charmans où Strozzi osa rêver le bonheur. Va, chère Isaure, répéter sous le ciel de ta patrie un nom cher à ton cœur, non ignoto, forse non ignudo di qualche gloria[13]. Fuis, chère Isaure!»
Bientôt un des juges bourreaux vient interroger Strozzi sur le lit de torture. «C'est toi qui as été l'assassin d'Alexandre; vois qui t'accuse et te méprise.» Un rideau se lève, et le fond de la salle montre au malheureux Strozzi, Isaure, éclatante de parure et de beauté, assise près de Médicis. Strozzi, enchaîné, s'écria en secouant ses fers: Son queste vili le battaglie vostre[14].» Le cœur de Strozzi devina le mensonge de ce nouveau malheur. Sûr qu'il était du cœur d'Isaure, son regard découvrit sous la pompe royale le deuil d'un fidèle amour. «Isaure, s'écria-t-il, qui t'a livrée à cet affreux pouvoir?» La belle et noble Française avec élan: «La plus vile des trahisons m'a livrée au tyran qui a cru me corrompre par l'espoir de ta liberté. Strozzi, noble amant, époux d'Isaure, époux aimé, ta mort est jurée; car ton ennemi tremble encore au seul aspect de l'homme qu'il tient enchaîné; Strozzi, je ne te veux pas survivre; reçois mes derniers adieux et le serment d'une mourante de n'avoir été qu'à toi.» Isaure n'achève pas. Un cri de rage échappe au tyran. Le rideau tombe…
Un son étouffé comme le dernier soupir d'une agonie qui s'exhale, vint révéler à Strozzi tout son malheur, un malheur plus cruel que son propre supplice. Replongé dans son cachot, l'infortuné trompa la dernière espérance de son persécuteur en se donnant lui-même la mort, après avoir tracé avec son épée ensanglantée le nom d'Isaure et ces mots:
Isaura, vengo;
Si non ho saputo vivere, so morire[15].
On dit depuis à Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et entretenu ces récits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et de Strozzi, Médicis implora vainement le bienfait du sommeil; qu'aussitôt que les horloges de Pitti annonçaient l'heure anniversaire de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, parée d'habits de fête, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Médicis, murmurer à ses oreilles: M'hoi voluto tua, e son con te[16].» Et qu'au milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait à la tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.»
Il faut connaître le délicieux climat et les environs de Naples pour pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre l'incroyable effet d'une pareille histoire, écoutée la nuit dans une solitude par deux cœurs déjà émus. Comment peindre l'agitation de Léopold! Assis à mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dévoraient mes paroles. «Mon amie, ma seule amie, s'écria-t-il en m'entourant de ses bras, allons à la chaumière de la pauvre Deborah, oublions Naples, la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre: elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mère et votre cœur… voilà ma vie, je n'en puis avoir d'autre.» Et l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tête contre mon cœur. Le mien battait avec violence; il était au plus fort des combats… car rien, non rien n'était beau de passion comme Léopold dans cette singulière extrémité. Forte contre les dangers extérieurs, j'ai naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du sentiment. Avec Léopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mêlait de la faiblesse de mère. Son caractère avait de l'énergie; mais son cœur, de la douceur, de la faiblesse même, surcroît de périls… Je sentais ce péril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le ridicule. Il fallait fuir peut-être; et c'est pour cela, sans doute, que je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point à perte. Après tant de fautes et de chutes, je me dois la justice de déclarer que celle qui paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir présent, d'un mot prononcé, d'un nom… pour me rendre tout possible, même la résistance et la vertu. Mon courage et ma force égalent les positions les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans mon court séjour à Naples.
CHAPITRE CXL.
La cour de Naples à la fin de 1814.—Les bohémiens.