«—Non, infame! s'écria le coupable et malheureux Serti; je suis bien vil puisque j'ai pu descendre jusqu'à toi; mais le crime involontaire ne souille point l'ame. Je suis déjà lavé du malheur de t'avoir connue par une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux échapper à ton juste châtiment.» À ces mots Serti se détourne avec horreur pour s'éloigner; mais Hermangarda, rapide comme le génie du mal, s'élance et enfonce un poignard dans le cœur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'épuiser, à la vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le cœur encore palpitant de sa victime, et, traversant les galeries du cloître, elle arrive au saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus rien d'humain fait retentir les voûtes de l'église et tire Arabella de sa pieuse extase pour la plonger dans un abîme de désespoir et de deuil. «Vois, s'écrie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau Serti. Tu ne prétendis jamais qu'à son cœur; je te le cède: reçois-le des mains de ton ennemie.» À ces mots elle jette son effroyable don aux pieds d'Arabella, s'apprête à la frapper elle-même, quand les religieuses, accourues au bruit, paraissent. À la faveur de l'émotion causée par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps elle échappa à toutes les recherches. Arabella répondait à ceux qui la pressaient d'implorer la justice. «La mort d'une criminelle ne rendrait pas la vie à l'innocence… Ô mon époux, mon frère, tu pardonnas sans doute à ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de prier et de pardonner aussi.»
«Arabella vécut trois années dans toutes les saintes austérités du cloître; elle avait fait ériger au lieu où périt son amant une chapelle consacrée au pardon et au souvenir, sous l'invocation della Madona adolorata. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses heures de la nuit à prier pour l'ame de son amant. Au troisième anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure pâle et menaçante apparaît au milieu des cyprès dont la chapelle était entourée, lance la flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la résignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans ses douleurs. Un cri se fait entendre: «Tu pries et tu pleures, Arabella; c'est ici même que Serti trouva la mort, infidèle et parjure; c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te dira tout…» Hors d'elle-même, Arabella se contente de répondre: «Serti a pu me trahir pour une misérable… mais il mourut avec repentir, avec foi, pardonnant à son assassin. Ô Dieu de clémence! ma mourante voix répète aussi pardon et oubli.» Le lendemain, les religieuses trouvèrent Arabella morte, étendue aux pieds de l'image sainte. Hermangarda fut enfin arrêtée par la justice, et finit son exécrable vie dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet horrible cri: «Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de mes ennemis: oh! qu'une longue vie eût été meilleure à empoisonner!»
Nous étions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation soutenait encore. Attendris par ce récit naïf des peines de deux amans, nous interrogeâmes une sœur qui y vint faire sa prière, sur la vérité de cette histoire: «Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui domine les ronces et le lière, elle offre les traits d'Arabella; les cœurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs faiblesses. Souvent alors les traits célestes de la Vierge semblent s'animer d'un doux sourire, et des voix aériennes murmurent doucement pardon et oubli.» La sœur nous raconta encore qu'un Anglais de grande distinction était venu offrir des sommes immenses pour obtenir les restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bénédiction de la maison tenait à la présence de ces mortelles et précieuses dépouilles. Notre rencontre nous valut alors une énumération de miracles faite d'un ton si peu noble et si peu senti que l'émotion en fut affaiblie. Nous déposâmes la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprîmes un peu tristes la route de Naples.
Eu arrivant à notre hôtel, on nous avertit de nous tenir prêts, qu'on était venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous partirions au jour. Notre résolution fut bientôt prise; profitant de la douceur de la nuit et de la température, nous fîmes porter notre souper sur la terrasse. L'air tempéré du mois d'octobre nous caressait comme un souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse étaient fleuris, Léopold était dans une sorte de ravissement… mais je veux réserver à un autre chapitre les détails de cette soirée qui ajoute un sentiment nouveau à tous ceux qui agitèrent ma bizarre existence.
CHAPITRE CXLI.
Mon départ de Naples.—Embarquement pour la France.—Le dernier des
Medicis.
Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respiré sous son beau ciel pour savoir que la magique influence de ces climats électrise les têtes les plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient s'avouer ce qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un mérite pour une femme de résister, cela en devient un plus grand en Italie. J'éprouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu, que la candeur passionnée de Léopold doit ajouter au mérite du sacrifice. Je ne demande comme éloge à mes lecteurs que de me croire quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu à mes vertueuses dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de Léopold dans la politique; mais après la bizarre journée que nous venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le cœur de Léopold, avide d'émotions, se trompait sur le sentiment que je lui inspirais. Élevé loin du monde, il avait une éloquence où respirait tout à la fois l'élève de la nature et le brillant militaire. «Ma mère m'a légué à votre cœur, disait-il à genoux; que votre noble cœur accepte le legs de l'amitié. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une mère. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vôtre.
«—J'ai accepté le legs, mon cher Léopold; mais seulement dans ce qu'il peut demander de devoirs et de tendresse envers toi.» Ce toi, qui échappa de mon cœur comme de celui d'une tendre mère à un fils chéri, fut une étincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison à Léopold. Nous étions seuls, exposés à tout par la protection des ombres de la nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux… «Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien.» Et, en me parlant, toute la magie de l'amour qui était dans les regards de Léopold se glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatté se joint à l'émotion de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la mienne, au moment de succomber, fut sauvée par un mot sorti de la bouche de Léopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul pouvait m'arracher à une faiblesse. «N'en doute point, la France secouera le joug; la victoire sera encore des nôtres: celle qui a chéri le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aimé.» Léopold, en plaçant lui-même ce noble obstacle d'un grand nom entre ses désirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me donnant le courage d'une résistance qui commençait à fléchir. Je sus me soumettre à l'aveu que j'avais le plus redouté, sachant que c'était pour Léopold le plus sûr moyen de le rendre à lui-même. Je lui avouai ma liaison avec le maréchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se croire sur mon affection. L'agitation de Léopold fut pénible. «Que ne parliez-vous, me répétait-il; si je n'eusse conçu un premier espoir, je serais moins malheureux. Je croyais à votre liberté, et je voulais vous donner la mienne.
«Mon cher Léopold, vous êtes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une part précieuse dans mes affections.»
S'il avait pu lire dans mon cœur, le trouble que je lui dérobais eût trop long-temps prolongé le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de prolonger notre solitaire tête-à-tête, je proposai à Léopold de partir immédiatement pour Ischia. Nous partîmes en effet avec notre léger bagage de voyageurs militaires. Nous étions à peine descendus à l'auberge, qu'il fallut partir. Nous payâmes l'heureuse traversée comme c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de souvenir vers la brillante Parthénope.