La traversée fut agréable et rapide; les passagers étaient peu nombreux; c'était juste ce qui convenait le mieux à ma situation. La grande foule m'eût impatientée; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques, l'incroyable mélancolie où ils me plongent se fût encore accrue des insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous assiégent. D'une autre part, l'entière solitude eût continué de m'exposer aux dangers d'une intimité trop absolue avec Léopold, dangers auxquels je venais d'échapper à si grande peine. La chute eût été si facile sur l'élément des naufrages! J'avoue que je songeai à cette tempête en entrant dans le navire, et je m'aperçus avec un heureux espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse ressource des conversations générales, me servir d'utile distraction à l'empressement toujours passionné de Léopold.

Tous les passagers étaient assis sous une espèce de tente grossière, jouissant du coup d'œil de cette mer magnifique qui sert de cimetière à tant de pays enchantés. Dès que nous eûmes perdu terre, un des voyageurs poussa un soupir et nous dit: «Je viens de voir furtivement ma patrie, et il faut de nouveau que je m'en éloigne.» Cet homme avait une physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les récits des gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de raconter; je provoquai l'étranger, et voici l'histoire exacte, contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas affaiblir l'intérêt.

LE DERNIER MÉDICIS.

«Lorenzo de Médicis était gouverneur de Naples en 1795. Accusé de haute trahison, il fut enfermé au fort de Gaëte avec l'abbé Capulo, son ami. De lâches courtisans avaient transformé en crimes quelques discours de Lorenzo. Il avait osé, par une bravade de paroles seulement, parler à la cour du roi de Naples de ses droits héréditaires sur la Toscane. Médicis et Capulo s'évadèrent, et l'on n'entendit plus parler d'eux. On crut que la politique les avait secrètement sacrifiés à ses sottes terreurs. Vers le même temps disparut également de la cour de Naples la jeune et belle Ersilia, fille unique du duc de Contari. On parla pendant quelques jours de ce singulier événement, et bientôt Ersilia fut oubliée comme il était arrivé des prisonniers de Gaëte, comme cela arrive de toutes choses. Médicis et Capulo avaient dû la liberté et la vie à l'amour que le premier avait fait naître dans le cœur de la fille du duc de Contari. Elle les avait fait conduire dans une retraite sûre, au sein des rochers de la sauvage Calabre, où elle vint joindre bientôt Lorenzo pour partager son obscurité et ses périls. Les biens de Médicis et de l'abbé Capulo avaient été confisqués, leurs têtes mises à prix: voilà les destinées que voulait partager la jeune et belle Ersilia, et pour lesquelles avait été abandonné le palais de son père. Jamais ame plus pure ne respira sous les traits de la beauté. Ersilia avait emporté les diamans de sa mère et l'or de ses épargnes; elle échangea les premiers et ses atours opulens pour le simple vêtement des montagnes siciliennes. Elle n'en était que plus belle. «Ah!» disait-elle à l'heureux Lorenzo le soir où il détacha de cette tête charmante le bouquet virginal, «oublie que je suis fille de tes ennemis; crois que nous sommes nés sous le chaume hospitalier de ces rochers, et notre félicité sera si grande que nous bénirons un jour les persécutions qui nous auront seules ainsi donné ce bonheur.» Lorenzo, quoique déjà arrivé à l'âge où les tristes rêves de l'ambition remplacent les doux songes de l'amour, s'abandonnait tout entier à sa tendresse; Ersilia était son univers. L'abbé Capulo, son ami fidèle, tenta vainement de lui faire partager ses idées de vengeance et l'espoir de faire sortir de l'infortune même une éclatante réparation. Après de longues et inutiles provocations de ce genre, l'abbé Capulo s'éloigna de l'asile des heureux époux. Ils n'apprirent son absence et ses résolutions que par un pieux solitaire de Monte-Nero, qui avait béni l'union de Lorenzo et d'Ersilia.

«C'était, vers les premiers jours d'avril 1798 que l'abbé Capulo s'était séparé de son compagnon d'entreprises et d'infortune; Lorenzo s'en affligea. Ersilia crut y voir de l'ingratitude. Hélas! il y eut au moins une funeste imprudence, et une terrible catastrophe vint la révéler.

«Le bon solitaire, depuis l'absence de Capulo, composait seul la société de Lorenzo et de sa belle compagne. Comme prêtre, il avait peu à demander à une si vertueuse pénitente: seulement lorsque Ersilia, adorant un amant dans l'époux à qui elle avait tout sacrifié, se livrait, dans ses erreurs, à l'excès de cette passion, le pieux mais indulgent cénobite lui reprochait quelquefois ces trop vifs transports, et s'efforçait de persuader à la jeune épouse qu'une ardeur pareille devait remonter vers la seule divinité. Alors Ersilia répondait au prêtre, surpris bien plus qu'irrité:«Mon père, oh! ne cherchez pas à réprimer ce sentiment, la vie de ma vie, et l'ame de mon ame. Je vous répondrais comme l'amante d'Abélard: Que Lorenzo se place entre mon Dieu et moi, qu'il lui dispute mon cœur…» Ersilia était si pure et si touchante dans l'expression d'une tendresse qui lui avait coûté tant de sacrifices, que le vieillard terminait ses exhortations par ces mots: Allez en paix, ma fille; une ame si belle retournera à Dieu: «Vada in pace, figlia mia, anima cosi bella tornera a dio.» Hélas! le jour même la prédiction s'accomplit. C'était dix mois après le départ de Capulo. Lorenzo étant à la chasse, Ersilia se mit en route pour l'ermitage avec les petits dons que son amitié délicate destinait au bon vieillard. Elle était sortie sous l'influence matinale, parée de fleurs, agitée encore des embrassemens d'un époux aimé, l'ame remplie de bienveillance et des doux rêves d'un long avenir… Hélas! la main des assassins allait borner cet avenir de félicité à quelques heures d'illusion terminées par une mort affreuse. Lorenzo, poussé par un funeste pressentiment, Lorenzo, inquiet et triste, rentra plus tôt que de coutume. Quoiqu'il fût prévenu de la démarche d'Ersilia, quoique l'heure probable de son retour ne fût point passée, il ne rentra point dans sa modeste demeure pour y déposer son arme, et prit aussitôt le chemin de l'ermitage. Son cœur battait avec violence: à peine eut-il mis le pied sur le seuil de cet asile de paix, que le désespoir avec toute sa furie vint s'emparer de ses sens bouleversés.

«Le corps d'Ersilia, outragé, mutilé par un raffinement d'infame barbarie, gisait aux pieds de l'autel baigné de son sang; le vénérable vieillard était immolé près d'elle. Les blessures attestaient une inutile résistance. Pas une larme ne coula des yeux de Lorenzo.

«Non, je ne pleurerai point, s'écriait-il; c'est du sang qui peut seul venger un sang si précieux»; et sa rage cherchait en frémissant quelle victime devait tomber sous sa vengeance. Il ne pouvait douter qu'on n'en voulût également à ses jours; la vie ne lui était plus rien: mais Lorenzo, avant de mourir, songeait à être vengé. Persuadé que la piété des villageois rendrait les derniers honneurs aux restes du pieux vieillard, il enleva le corps d'Ersilia, et enveloppant ce douloureux trésor dans son tabero, il prit le chemin d'une grotte connue de lui seul. Les assassins d'Ersilia épiaient Lorenzo depuis quelques jours; ils devaient l'attendre à un retour de chasse. Leur ordre était de l'amener vivant à Naples. Lorenzo dut à ce calcul du crime le temps de transporter les restes précieux d'Ersilia dans la grotte, et le bonheur d'attendre, armé, les vils brigands qui avaient juré sa perte. Debout et seul devant ce corps inanimé, ses cris de vengeance s'éteignirent quelques instans dans les larmes du désespoir. Il faut que le besoin de ces grandes représailles soit bien puissant dans le cœur humain pour avoir fait survivre Lorenzo au terrible spectacle offert à ses yeux, et pour lui donner le long courage de rendre les derniers et pieux devoirs à celle qu'il avait uniquement aimée: Volea vendetta quel sangue ed ebbe vendetta. Aux approches de sa demeure, il fut assailli par trois de ces brigands que stipendia si long-temps le gouvernement napolitain comme celui de Rome. Médicis en étendit deux à ses pieds, le troisième prit la fuite, et Médicis trouva sur ceux qu'il venait d'immoler le secret de leur odieuse mission. L'abbé Capulo avait sinon révélé l'asile, du moins laissé connaître l'existence de Médicis: dès lors il fut surveillé, harcelé de fausses promesses, et l'on parvint à saisir une lettre qu'il adressait à Lorenzo. Une fois la trace découverte, l'abbé fut sacrifié comme un instrument inutile. On voulut saisir Médicis vivant et le livrer à ces bourreaux qui, sous le nom de juges, sont toujours prêts à servir les haines ou les terreurs du pouvoir contre ceux que les lois seules ne frapperaient pas. Les vœux du crime ne réussirent que contre la plus innocente des victimes qu'il avait marquées. Lorenzo, échappant à tous les piéges, parvint, sous divers déguisemens, à s'embarquer et à rentrer à Naples, toujours inconnu, toujours attaché à une seule espérance, celle de venger Ersilia.

«L'occasion de satisfaire cette longue attente s'offrit enfin. Errant un soir aux environs de la grotte du Pausylippe, Lorenzo se trouva en présence du fils aîné de son persécuteur, unique espérance, digne émule de son barbare père, qui, loin de sa suite, semblait absorbé par de sinistres projets; la voix tonnante de Lorenzo lui fit entendre ce cri: Mort et vengeance!… Et l'écho du Pausylippe répéta vengeance… Muni de deux pistolets, Lorenzo en tendit un à son ennemi qui, aussi lâche qu'inhumain, et sans attendre l'arrêt du sort, tira sur Médicis qui riposta avec plus d'adresse, et l'écho répéta encore, mais pour la dernière fois: Vengeance!

«Lorenzo parvint à sortir de Naples et retourna en Calabre. La piété des montagnards avait élevé un modeste tombeau au pieux cénobite; mais personne n'osait habiter la cellule du vieillard assassiné. Médicis s'y établit, il y vécut chéri des pauvres dont il soulageait la misère, en leur demandant de révérer les mânes d'Ersilia. Mais de nouveau poussé par cette impossibilité d'être qui s'attache aux grandes infortunes, Lorenzo quitta sa solitude vers le commencement des désordres qui eurent lieu en Calabre. Il parcourut l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la Pologne, portant avec lui la vague et pénible inquiétude d'une proscription qui pourtant avait cessé d'être redoutable, car tous les pouvoirs avaient à Naples et ailleurs changé de main. L'ambition sembla remplir un moment les regrets de son cœur, en le jetant dans d'inextricables intrigues; il admirait Napoléon et le haïssait comme vainqueur de sa patrie; mais il ne conspira jamais contre lui. Médicis, après sept années, revit les lieux où il avait déposé les restes d'Ersilia, dont le souvenir, se réveillant, avait de nouveau assoupi les rêves de l'ambition. Le calme avait alors remplacé l'anarchie, Joachim occupait déjà le trône des Siciles. Médicis, jeune encore, n'avait eu besoin que de se nommer pour être comblé de faveur dans cette même cour où, quinze années avant, on avait lancé l'arrêt de sa proscription et de la mort d'Ersilia; mais il resta fidèle à sa mémoire, vécut près de ses restes chéris. En 1812, Lorenzo disparut de nouveau, laissant dans la grotte de l'ermitage beaucoup de lettres empreintes de toute la sensibilité d'une ame élevée; la terreur habite de nouveau cette solitude. Les montagnards conservent le souvenir des vertus et des malheurs des nobles infortunés. L'ermitage est sous la sauvegarde de la vénération publique. Des mains pieuses cultivent en secret les fleurs qui exhalent leurs doux parfums sur la tombe d'Ersilia et du dernier Médicis.»