Léopold, au récit de cette histoire, laissait éclater sur sa mobile physionomie tout le tumulte d'une ame qui comprenait la vengeance, car il comprenait l'amour.
De mon côté, j'étais pour ainsi dire suspendue à un double intérêt, celui de l'histoire terrible qui nous était racontée, et celui de l'effet incroyable qu'elle semblait produire sur Léopold. On ne peut se faire d'idée d'un récit fait pendant un voyage de mer. Cette immensité de deux déserts qui vous entourent, ce silence qui donne aux paroles d'un orateur des milliers de lieues pour écho, la bruyante et subite rumeur des vagues qui se fait entendre par instans, et qui, se mêlant à la voix humaine, semble un murmure lointain qui lui répond, il y a là, je puis dire, une des sources les plus abondantes d'émotions neuves et frappantes. Il existe une éloquence supérieure à l'éloquence elle-même, c'est celle qui naît d'un lieu extraordinaire, d'un moment critique, d'un personnage singulier. C'est ainsi que les mots les plus simples deviennent les plus sublimes, parce qu'ils sont d'ordinaire l'expression et en quelque sorte le cri du cœur humain ou de la nature aux prises avec quelque situation violente ou quelque sentiment original et unique.
Indépendamment de l'intérêt de ce qu'il nous avait raconté, l'étranger avait dû nous captiver surtout par l'influence du spectacle qui nous entourait et la disposition des cœurs qui l'écoutaient. Nous voulûmes en vain en savoir davantage sur sa destinée; il resta morne et silencieux, et comme accablé sous le poids des douleurs qu'il nous avait fait partager. Lors du débarquement, il disparut sans que nous ayons pu même lui adresser nos adieux.
Plusieurs fois, pendant cette traversée, j'avais éprouvé un inexprimable malaise, une sourde confusion de souffrances physiques et d'agitations morales. Le mouvement seul, quand il était plus violent, me soulageait, comme par une secousse de douleur moins vague et moins pénible. Léopold, alors, de momens en momens pressait sa belle tête contre mon cœur: vivre et mourir ici! s'écriait-il, et, à ces mots je retombais plus souffrante. Enfin, nous touchâmes terre; mais on venait de signaler je ne sais quel bâtiment suspect, et nous fûmes sur le point de subir la quarantaine. Je vais dans le prochain chapitre rendre compte de mon court séjour à Marseille et de mon départ pour Paris, où le cours des événemens me préparait les plus enivrantes surprises, et peu après, hélas! d'éternelles douleurs.
CHAPITRE CXLII.
Arrivée à Marseille.—Retour à Paris.—Tournée de Léopold.—Louise.
Malgré la plus heureuse traversée, je me sentis plus fatiguée de ce petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restâmes trois jours à l'hôtel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets à ma curiosité dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que l'étude de l'opinion. Là, comme, partout, on avait la pensée d'un changement. Quand, lors de mon retour à Paris, je fis part à Regnault de cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout singulier, m'appela un être précieux, extraordinaire, hors du moule connu, que sais-je? Je lui parlai de Léopold; il me témoigna l'obligeant désir de le voir; je le lui présentai le soir même, et il fut si charmé de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volonté, qu'il me témoigna, après forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle connaissance, le vif désir de le voir rentrer au service. «Voilà, s'écria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dévouement à la Labédoyère.» Puis le malin interlocuteur ajouta à ses vœux militaires des insinuations d'une tout autre espèce, avec ce ton de facilité morale qui ne trouve de mal à rien.
«Léopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours, ni plus ni moins, M. le comte.
«—Tant mieux (se méprenant tout-à-fait); car Ney ne vous comprendrait plus.
«—Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me comprendra toujours.