«—Eh bien! je m'en rapporte à votre première entrevue. Ney ne comprend plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible jouissance de ses honneurs.

«—Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien, au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mérité.

«—Mais Ney vous a ensorcelée;» et Regnault continua un feu roulant de propos moitié piquans, moitié aimables, auxquels je mis fin par cette déclaration de principes: «Si Ney me voulait pour le servir le reste de ma vie, comme domestique même, je ne balancerais pas.» Je sentis moi-même que je rougissais et que mes paroles allaient au delà de ma propre pensée. Par une inexplicable complication de sentimens, je n'exaltais autant mon dévouement passionné pour le maréchal que parce que l'image de Léopold était auprès de moi.

En arrivant, dans les premiers jours de février 1815, à Paris, j'avais trouvé une lettre du maréchal. Il me disait: «Je compte prolonger mon séjour dans ma terre; mais de grâce, mon amie, je vous renouvelle toutes mes recommandations de prudence.» Il ajoutait: «Je ne compte revenir à Paris qu'autant que j'y serai appelé.» Le maréchal était, depuis le 12 juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui répondant, lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage. Je me rappelle sa réponse; elle était fort catégorique. Qu'on en juge. «Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent être aimés, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignité. Ne songeons qu'à la patrie.» Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans tout ce qu'il fit. Il était convaincu, dans toute la loyale sincérité de son ame, que le retour de Napoléon serait une immense calamité. Quelques jours après ses lettres, qui avaient en effet une date déjà ancienne, Ney arriva de sa terre et continua à vivre heureux au sein de sa famille. Dès notre première entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de ces mots qui indiquent que l'on vous connaît un tort. Il me donna à entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney m'avait exprimées me fit trouver un charme singulier dans mes relations avec Léopold. Malgré la différence des âges et des sexes, il y avait une bien étroite sympathie dans nos manières de voir et de sentir; de part et d'autre un entier abandon et comme une réaction réciproque des mêmes pensées. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Léopold demeurait deux portes plus loin, et dînait toujours chez moi. Nous nous rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de la journée, nos espérances du lendemain. Ce que son ame impétueuse appelait surtout, c'était la renaissance de la gloire militaire; il ne conspirait que pour un laurier. Hélas! il invoquait la gloire et c'est la mort qui lui a répondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil, j'ai pleuré Léopold, comme la plus tendre mère pleurerait un fils adoré, au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir point placé le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les événemens, la douleur nous y conduira trop vite.

J'oubliais de dire que Léopold, en rentrant en France avec moi, était resté quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action touchante dont il avait retardé la confidence. Entre Sisteron et Digne, près d'un de ces misérables villages dont, l'hiver, les toits de chaume semblent avoir disparu sous les neiges et où la misère dévore les campagnes, Léopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse d'un orme antique qui fermait l'entrée d'un cimetière, il avait vu assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix à douze ans, pâle, maigre, mourante, à l'entrée de ce champ de la mort. Léopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces paroles, réchauffait ses mains glacées. L'enfant disait: «Oh! mon beau Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.

«—Je vous donnerai de quoi vous guérir; venez.

«—Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutôt donner un peu de bouillon à ma mère, et enterrer mon pauvre père mort depuis seize jours.

«—Venez, Venez, mon enfant.» Et tout en l'emportant il se faisait raconter les peines de la pauvre petite.

«—Mon père n'est pas enterré, mon bon Monsieur, parce que cela coûte trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empêchent[21].»

Léopold avait enveloppé la petite dans son manteau, et l'enfant se sentit ranimer par de douces paroles. «Nous voilà à la maison,» dit la petite; et tout ce que la misère a d'horreurs s'offrit alors aux regards attendris de Léopold. Léopold s'était arrêté sur le seuil. «Ma mère, ma bonne mère, vous vivrez. Voilà un Monsieur qui vient nous donner du pain et de quoi faire enterrer notre pauvre père.» Ici les sanglots arrêtèrent la voix enfantine. Léopold avança et vit dans un coin, sur un peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre à figure humaine, une femme, une mère jeune encore, dont le sein desséché offrait le seul et dernier aliment à une petite créature que ses bras décharnés avaient peine à retenir contre ce sein maternel, son unique berceau. La moribonde leva sur Léopold un regard éteint. Il fallut un prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de liqueur qui la relevèrent un peu. Léopold dit à la petite de le conduire là où on pourrait trouver les choses nécessaires; ils y coururent. Et Léopold en me racontant sa bonne action s'écriait: «Si les riches savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les malheureux avec deux ou trois napoléons, ils se donneraient plus souvent un plaisir, qui réveillerait leurs satiétés.» Il s'était, en rentrant chez la malade, assis auprès d'un foyer allumé par ses soins, et dont la flamme réchauffait des corps presque glacés. Léopold distribua prudemment une nourriture saine, convoitée par ces êtres si long-temps privés de tout. La religion de l'argent règne au hameau comme à la ville. Aussitôt que les voisins virent la misère fuir la cabane de la veuve, ils s'en rapprochèrent pour offrir aide et secours. Léopold, détourné de son chemin, demanda un guide; il était facile à trouver pour le Monsieur qui dépensait cinq napoléons d'or pour une charité. Léopold partit comblé de bénédictions. «Je m'aperçus de l'absence de la petite fille, me dit-il, et j'en fus presque choqué. Pauvre enfant! je la croyais sans reconnaissance, mais elle me réserva la preuve que les bons cœurs reçoivent leurs impressions de la nature, et que la délicatesse du sentiment survit heureusement quelquefois à la dégradation qu'imprime la misère. Pour revenir à la route, il me fallait (continua Léopold) repasser près du cimetière où j'avais trouvé la petite fille. Elle m'y avait devancé; je la vis à la même place, à genoux et dans l'attitude de la prière. Léopold entendit mêler au nom du seigneur celui du bon Monsieur. Aussitôt que la pauvre petite me vit, ajoutait Léopold, elle vint à moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle s'écria: «Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouvé la pauvre Louise priant pour l'ame de son père et désirant mourir aussi. C'est ici que tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah! puisque vous êtes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour l'ame des siens.» À cette voix naïve et divine d'un enfant, les genoux de Léopold s'étaient inclinés vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le pavé sacré des églises, il avait eu des élans de religion et de prière dans un cimetière de campagne.