«Je commence, mon ami, à avoir besoin de réfléchir souvent à la salubrité du climat de Madère, et à tout ce que m'en a dit M. de La Chapelle: car la distance me paraît un peu bien grande. Il y a eu dimanche six semaines que vous avez mis à la voile, et je n'ai pas encore de vos nouvelles. Je m'étais résigné pour tout le mois de septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait même été plus court, si j'avais écouté tout plein de gens, qui, au bout de trois semaines, s'étonnaient de ne pas vous savoir arrivé depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquiétude; il n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises rencontres. La Providence a pris elle-même le soin de me rassurer sur le premier par la plus belle saison que de pieça l'on ait vue, et quant au second, voici mon calcul: mis à la voile le 29 août, vent supposé mauvais, quinze jours pour avoir passé la hauteur de Gibraltar, après laquelle il n'y a plus rien à craindre; quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il était arrivé; partant, plus d'inquiétude, même déraisonnable, à concevoir depuis le 26 septembre; mais pour ne rien appréhender, on n'est pas moins affamé de nouvelles, et leur défaut se fait sentir chaque jour davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il semblerait qu'après deux jours de stagnation, on aurait plus de droit à en recevoir.
«Vous n'en attendez sûrement pas ici de la péninsule; il doit nécessairement y avoir une communication fréquente entre le Portugal et Madère; ainsi vous devez être instruit de la prise d'Almeïda, plus que suspecte de trahison, de la découverte du complot de Lisbonne, et du mouvement rétrograde de lord Wellington, peut-être même de l'arrivée de Lucien à Malte. On veut le représenter comme s'étant évadé, et il avait quarante personnes à sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas servi par des imbécilles. Quel est donc le but de ce départ? Je l'ignore complétement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M. Lucien comme un autre Sinon. Mais il était brouillé avec son frère… Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont le même intérêt, et voilà le lien de ces gens-là.
«Du côté du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait mettre dans le Moniteur qu'il n'avait jamais été mieux avec la Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je ne lui donne pas un an pour être réduit au point de son malheureux voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'était plus le roi de Prusse, mais le roi Prusias. Viendra ensuite le tour du beau-père, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas plus que les autres.
«Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce matin que je cachèterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse Amélie était sans ressource dès samedi; elle vivait pourtant encore lorsque les gazettes d'hier ont été imprimées; mais je ne sais si ce n'est pas un malheur pour elle, car à la maladie de foie dont elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'éruption fort âcre et fort douloureuse. Les médecins se sont crus obligés de déclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'Observer, que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) «he received the fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of a Christian, the fortitude of a man.»
«Melchior de Polignac a épousé, le lundi de l'autre semaine, Mlle Levassor, nièce de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux mariés ont été passer leur honey-moon, non pas à l'anglaise; mais avec leurs parens et tout plein d'amis, à Gouldgreen, chez Édouard Quelquim. Je ne sais plus qui, étonné qu'il y pût tenir tant de monde, disait l'autre jour: «Mais il faut donc que la maison prête.—Vous verrez, a repris le chevalier de Rivière, qu'elle est de tricot.»
«Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez douter, au superbe bouhampere dont cette lettre est décorée. Adieu, mon ami.»
À Wimbledon, ce 18 novembre 1810.
«Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes inquiétudes n'ont commencé que le 5, jour où je vous ai écrit; je vous les ai cachées pour ne pas vous en donner à vous-même. Mon ame souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de penser à sa mort, la plus courageuse et la plus édifiante qui fut jamais. Elle a reçu, et moi après mon malheur, les soins les plus touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.
«Le roi de Suède est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je vous donnerai des détails par le prochain packet-boat; je n'en ai aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi; je vous embrasse de tout mon cœur.»
À Hartwell, ce 2 décembre 1810.