À Hartwell, ce 5 novembre 1810.
«J'ai reçu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais déjà eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez écrite le 29 à La Neuville; j'étais donc rassuré quant à l'essentiel; mais j'étais inquiet pour l'accessoire. Le fait est que le bâtiment porteur des lettres auxquelles je réponds, était bound for Ramsgate, qu'il a mis un grand mois et plus à y parvenir; enfin, il est arrivé et j'ai eu le plaisir d'entendre parler directement de vous. Je suis fâché que vous ayez souffert pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci fût bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et je crains qu'à cet égard vous n'ayez pas réparé le temps perdu aussi promptement que je l'aurais désiré. Le raisin, les figues, les attentions même des personnes obligeantes qui recueillent les arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela, dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gîte à soi. Dans la triste alternative où vous vous êtes trouvé sur ce point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dépense pour dépense, il vaut mieux en faire pour être, suivant ses propres idées, dans une situation plus agréable, que pour prendre ce qu'on trouve dans un endroit qui plaît moins. Cela me fait en ce moment tirer le bien du mal; et la distance qui nous sépare, le temps écoulé depuis votre dernière lettre a du moins l'avantage, tout chèrement acheté qu'il est, de me faire penser qu'à l'heure qu'il est, votre nid doit être fait; et que déjà un peu remonté pour cela seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-être confortably.
«J'ai été attrapé tout net par le packet-boat de septembre, quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne l'avais pas été; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait été de même pour celui d'octobre. J'espère être plus heureux ou plus avisé cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on ferme, dit-on, la malle à Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi qu'il l'a fait les deux dernières fois, le paquet directement à Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre heures. Quant à votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick était simplement croiseur, ce qui est une chose indéfinie, ou s'il avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la lettre est à venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir écrite.
«Que de choses depuis ma dernière lettre! M. le duc d'Orléans renvoyé en Sicile par les cortès; la motion en fut faite le 18 septembre à cette monstrueuse assemblée (je dis monstrueuse, car je ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une où il ne se trouve que trois personnes titrées), et passa à une simple majorité de cinq voix; l'exécution en fut confiée à la régence. Un membre avertit M. le duc d'Orléans d'aller parler aux cortès; il y courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans être admis, fut renvoyé au pouvoir exécutif. De retour chez lui, il y trouva le gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu'à son embarquement. Premiers actes de ces mêmes cortès, qui rappellent ceux de 1789.
«Grande victoire remportée sur Masséna par lord Wellington; d'où il résulte que le dernier est à vingt lieues du champ de bataille, dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra, avec cette différence que les vainqueurs de Simiera ne possédaient qu'une petite langue de terre le long de la côte, au lieu que celle dont les vaincus sont les maîtres s'étend des bords du Tage jusqu'à ceux du Niemen. Voilà pour le Midi.
«Le roi de Suède est en Russie; il a voulu s'embarquer à Pillau pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a empêché. Il a été bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a, dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses États, ou d'être conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura préféré. Je lui ai écrit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possède. J'ai pris des mesures pour être instruit sur-le-champ s'il arrive dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commencé cet article); je doute fort d'être en état de vous en dire plus, même le mois prochain.
«La princesse Amélie a succombé vendredi dernier à sa longue et douloureuse maladie, et ce malheur a eu des conséquences plus funestes que lui-même. Adorée de toute sa famille, recevant de tous les plus tendres soins, sensible surtout à l'attachement du roi son père, elle a, lorsque les médecins lui ont, environ quinze jours avant sa mort, prononcé son arrêt fatal, envoyé chercher un joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une boucle de ses cheveux, avec cette inscription: Remember of me after I am gone. Elle a placé elle-même l'anneau au doigt paternel. Cette dernière épreuve a été trop forte pour un cœur déchiré depuis si long-temps; et, dès le soir même, le roi a commencé à manifester quelques symptômes de son ancienne maladie: ils ont toujours été croissans. Enfin, des médecins ont déclaré aux ministres que, jusqu'à son rétablissement (qu'ils espèrent, mais dont jusqu'à présent rien n'annonce l'approche), sa majesté était hors d'état de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu, avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et peut-être l'excès de sa piété filiale ont causé.
«Le parlement était prorogé jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation jusqu'au 29 était décidée; mais le roi n'a pu signer la proclamation nécessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont rassemblées jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournées jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera a very momentous crisis.
«Je me suis acquitté de vos commissions, qui ont été de part et d'autres accueillies avec la grâce coutumière. Je me porte bien; puissé-je apprendre qu'il en est de même de vous! Adieu, mon ami.»
À Hartwell, ce 9 novembre 1810.