Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, après avoir retrouvé, après bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitté au 20 mars. Il ne m'a jamais demandé la copie des lettres qu'il m'avait confiées, son ancien chef lui ayant assuré que les originaux seuls étaient précieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis XVIII a toujours passé pour très bien écrire, je crois qu'on ne sera point fâché de rencontrer, sous le rapport de la curiosité historique et littéraire, ces courts fragmens de correspondance dans les Mémoires d'une Contemporaine.

À Hartwell, ce 11 septembre 1810.

«On vient, mon ami, de me donner une alerte épouvantable, en me disant que le comte de Pradel avait été ces jours passés à la cité, pour savoir quand il pourrait écrire à son fils, et qu'on lui avait répondu que la Princesse Amélie ayant beaucoup tardé, le second packet-boat était parti peu de jours après. Je suis d'autant plus fondé à n'en rien croire, qu'après votre départ, craignant que le vent, qui n'était pas trop favorable pour votre route, ne vous eût peut-être forcé à rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le départ d'aucun packet-boat de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un warning, et j'ai tout de suite sauté sur ma plume.

«J'ai reçu, dans leur temps, les différentes lettres que vous m'avez écrites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu après que j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai jamais su à temps. Ce n'est pas que je ne vous aie écrit une fois dès le lendemain de votre départ d'ici, mais vous n'avez eu garde de recevoir ma lettre: elle était avec votre voiture que vous aviez demandée à Thames; elles y ont monté toutes deux la garde pendant deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.

«J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a été loin de vous faire du bien. Le temps était si exécrable! mais ce qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez été mécontent de votre packet-boat, et elle a été d'autant plus sensible qu'elle était inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que ceux de ces bâtimens qui sont destinés à des voyages de long cours, étaient des espèces de petits palais, et il m'a été dur de déchanter. Que vous preniez un jour le stage coach pour venir de Londres, et que vous arriviez ici cahoté, ballotté, maudissant la voiture, une heure après nous en rirons ensemble, mais passer quinze jours, peut-être plus, dans la saloperie, et à mourir de faim, c'en est trop. Hélas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les papiers qu'il y avait une frégate destinée à transporter une dame de Madère, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur une pareille indication? Il s'est trouvé que cette dame est lady Tankerville, mère de lord Ossulstone, que la santé de sa fille conduit là. C'est une très bonne femme, très obligeante. Je suis sûr que le duc de Grammont aurait facilement arrangé tout cela, et vous seriez parti huit jours plus tôt de Portsmouth, sur une frégate, faisant en chemin des connaissances agréables à cultiver là-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqué une telle occasion.

«En tâchant d'écarter ces regrets, désormais superflus, je m'attache à une idée consolante; c'est celle du temps qu'il a fait les derniers jours du triste carême que vous avez passé à Falmouth, et depuis, jusqu'à hier. J'espère que le commencement aura réparé les torts du voyage par terre, et la suite compensé les inconvéniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de Madère que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre esprit le calcul de dix années de plus, ou s'il revient, mettez au mois, l'air plus salutaire aux Açores qu'en Italie.

«Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitté de toutes vos commissions, qui toutes ont été accueillies comme nous pouvions le désirer. Nous avons été passer la semaine de votre départ (c'est-à-dire, du lundi 27 au samedi 1er) à Stowe, où nous ayons eu le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis m'a mené faire une petite excursion de quelques heures sur le grand canal de jonction, alias de Paddington. Elle a commencé sous terre et fini dans les airs; c'est-à-dire qu'à l'endroit où nous nous sommes embarqués, le canal passe pendant un mille trois quarts sous une montagne où il y a jusqu'à cent vingt pieds de terre au-dessus de la voûte, et qu'auprès du lieu de débarquement, il traverse une vallée d'environ un demi-mille de largeur, à cent cinquante pieds au-dessus de la rivière qui coule au milieu. Ces ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai été fort satisfait de ma course. M. le marquis m'a dit que la totalité du canal de Liverpool à Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait coûté 1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.

«Mon malheureux ami le roi de Suède est vengé de la criminelle ingratitude de ses sujets, par l'élection de Bernadotte; et en se proposant lui-même un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a mis le dernier sceau à son infamie. J'espère que le duc de P…, qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli son projet, et ne remettra plus les pieds en Suède; la Prusse aura bientôt le même sort. On dit que la malheureuse reine, qui effectivement est morte bien vite, a été empoisonnée, parce qu'elle était la seule qui pût encore inspirer un peu d'énergie à son mari.

«Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Masséna sont toujours sur le qui vive. Le premier, très inférieur en forces, a jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Condé (vous allez dire que je faufile) la comparait hier à celle de Courtray en 1744, qui fit tant d'honneur au maréchal de Saxe.

«Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la santé; c'est mon souhait de tous les instans; adieu.»