CHAPITRE CXLVIII.

Papiers brûlés.—Lettres de S. M. Louis XVIII.—Le jeune conscrit.

Au plus fort du délire impérialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir eu une admiration sincère, mais de ne l'avoir profanée par aucun sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes vengeances de parti; je n'appelle même pas cela de la générosité, c'était tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages, comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de Saint-Louis, colporteur bénévole et inutile de proclamations! À quelque temps de là je fus priée par une dame de mes amies de m'intéresser à un de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait enlever, ce qui contrariait, outre ses intérêts, ses opinions. Édouard R. était conscrit en 1814; fils de veuve, il avait été sauvé par les événemens du malheur de quitter sa mère. Au moment de la restauration, un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au château, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intéressante que belle; ses manières, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de distingué, tout annonçait dans Édouard mieux qu'un commis. On lui avait tant parlé de l'Empereur comme d'un méchant homme, chez quelques vieilles dames où il avait la complaisance d'aller tous les soirs entendre dire du mal de l'ogre de Corse, pour donner à sa bonne mère le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, Édouard avait vécu dans un monde si étroit, qu'il craignait d'être persécuté pour avoir passé quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:

«Imaginez, Madame, toutes mes inquiétudes: Non seulement j'ai à craindre d'être reconduit de brigade en brigade à un régiment, parce que je suis coupable de résistance à la conscription, mais voici encore ce que j'ai fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis resté à mon bureau d'expéditionnaire au château. Tous les zélés serviteurs de la monarchie ont déserté les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis XVIII. On m'avait bien recommandé de ne point quitter mon poste avant d'avoir brûlé une énorme quantité de papiers, témoignages de beaucoup de confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les classes. Hélas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis; car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens qui sont venus me faire déloger des Tuileries. Dans le premier moment de ce bienveillant incendie où Bonaparte aurait trouvé des secrets précieux sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous ses fenêtres ou dans ses appartemens mêmes; dans ce premier moment, dis-je, je jetais toujours un œil de curiosité sur le nom et l'objet qui me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire historiques, étaient beaucoup plus plaisans que sérieux. La singularité qui m'a le plus frappé, c'est la rareté des noms vendéens. L'heure finit par tant me presser, que, bien innocent Érostrate, et pour la sûreté de tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brûlai en masse, et sans aucune autre préoccupation que celle de ne point mettre le feu aux cheminées; enfin, je n'avais point terminé mon opération, quand un officier à moustaches énormes est venu me signifier l'ordre de vider la place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet devait être prêt pour un des officiers du grand-maréchal du Palais. L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir. En rentrant chez ma mère, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et de la précipitation; mais je m'aperçus qu'il s'y était glissé des copies de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais été chargé de transcrire. Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car, à mesure que j'en expédiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge qui n'est jamais resté dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins inquiétant, parce que si l'on venait à me persécuter pour mes affaires de conscription et à faire une descente chez moi, on pourrait me supposer capable ou d'une pensée d'infidélité, ou, dans un autre sens, d'une pensée de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de côté ces papiers, soyez assez bonne pour en devenir dépositaire: vous n'avez rien à craindre du gouvernement impérial ni de sa police.

«—Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exercé la moindre persécution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre à un despotisme de détails; il ne tourmentera jamais ses peuples à coups d'épingles. Ainsi, soyez sans inquiétudes, et parlons d'une affaire plus sérieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.

«—Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseillé; c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient de faire, d'obtenir d'un colonel d'être porté sur les contrôles de son régiment, en restant porté à une compagnie de dépôt. Un commissaire des guerres employé à Paris m'attachera à ses bureaux avec un petit traitement. Ce commissaire pense très bien; mais il tient à ne rien demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est déjà un peu mal noté comme blanc. Il a même agi envers moi avec beaucoup de franchise: il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour s'obliger lui-même, parce que, m'a-t-il avoué, en cas de retour des autres, je lui ferai donner des apostilles du château pour conserver sa place.

«—Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer à un avenir qui ne se réalisera peut-être jamais, je traduis tout simplement sa politique par ce mot: il pense en père de famille qui a sans doute des enfans.

«—Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.

«—À la bonne heure. Quant à vous, j'aime trop ma mère pour ne pas comprendre votre attachement pour la vôtre. Le moyen que vous m'avez indiqué me paraît convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Français, qui ne doit jamais fuir un drapeau.»

J'écrivis au maréchal Ney une petite note bien détaillée, qui resta sans réponse, parce qu'il avait voulu me ménager une surprise; car, quelques jours après, Édouard R. vint me voir avec sa mère, pour m'annoncer que tout avait été enlevé dans les bureaux de la guerre, de la manière juste qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils et de cette bonne mère, je me crus presque de leur famille.