«—Ce n'est pourtant point mon système de rendre en rien odieux et tracassier un pouvoir destiné dans tous les temps à modérer les passions. Dans le premier mouvement de toutes les réactions, la police se ressent un peu de la position de ses agens, presque toujours les mêmes, obligés à chaque nouveauté de gagner leur brevet de zèle et de dévouement. Il y a un premier coup de gueule, passez-moi l'expression, que ces honnêtes gens sont obligés de donner pour assurer la conservation de leurs appointemens. Avec moi cette précaution, ils le savent, est inutile; mais les subalternes n'estiment jamais assez leur supérieur pour le croire au-dessus des haines de parti.»
Cette petite explication, échappée à la causerie d'un homme que je savais peu habitué aux épanchemens, me rendit toute ma présence d'esprit, que l'aspect de cette figure impassible a dû nécessairement toujours ôter aux interlocuteurs de M. le duc d'Otrante. C'était même, je crois, auprès de lui un moyen de flatterie que l'embarras et un air un peu déconcerté quand on l'approchait, et on lisait dans son œil enfoncé et habitué à la dissimulation de tout sentiment, une certaine joie d'état de ce premier succès de son ministère. Je profitai bien vite de son demi-sourire pour lui raconter le cas de mon pauvre voisin, et comme je m'élevais déjà jusqu'à l'éloquence de l'indignation et de la prière, il me répondit: «Voilà bien les femmes: un papillon souffrant leur fait verser des larmes. Un homme est arrêté, c'est une chose toute simple. L'arrestation est en général un acte paternel qui, fait à temps, empêche un fou d'aller plus loin dans les sottises qui pourraient le perdre. D'après ce que vous me dites, votre voisin est un imbécille: on le relâchera en lui recommandant de se tenir tranquille, et tout sera fini. Vous vous chargerez de lui donner ce conseil, quand je lui aurai donné sa liberté, que je signerai d'ici à quelques heures. De quoi diable se mêlent des individus obscurs? est-ce que leur cause a besoin d'eux? Il y a un peuple dans tous les partis qui gâte toujours les affaires; voyez si le faubourg Saint-Germain bouge: il veut toujours la même chose, et sait ne pas se compromettre; mais il y a un tas d'écervelés dans tous les camps qu'il ne faut pas persécuter, parce que les persécutions ne sont jamais bonnes à rien, mais qu'il faut surveiller et museler comme votre voisin. Vos militaires, par exemple, est-ce qu'ils ne pourraient pas crier vive l'Empereur avec plus de modération?
«—Mais, Monsieur le duc, on ne saurait crier cela trop haut.
«—Je suis enchanté de vous voir dans ces idées d'enthousiasme; mais est-ce bien vive l'Empereur! que vous criez, et n'y a-t-il pas quelqu'autre sentiment caché derrière cette exclamation?
«—Oui, Monsieur le duc, il y a l'amour d'une gloire qui m'est chère.
«—Je le sais bien.
«—Comment! vous le savez bien?
«—Est-ce que la police n'est pas un tribunal de pénitence générale. On y connaît les péchés militaires aussi bien que les autres; seulement, comme ceux-là sont innocens et qu'ils ne font de mal à personne, on les tient secrets jusqu'à ce qu'on ait besoin d'en profiter pour quelque lumière politique.»
Le taciturne ministre se faisait bavard, peut-être afin que je le devinsse; mais je m'en gardai bien, car je ne sais si mes anciennes préventions me trompaient, mais il me semblait entrevoir un peu trop de modération dans le dévouement de Fouché à Napoléon. Un dernier mot surtout éveilla mes idées à cet égard, car en me reconduisant il me dit: «Recommandez bien à vos amis quels qu'ils soient de se modérer et de s'assagir.»
Une fois hors du salon ministériel, je m'élançai comme une folle, tout heureuse de respirer un air plus libre que celui de cet hôtel, qui me rappelait de pénibles souvenirs, plus heureuse encore de la bonne nouvelle que j'allais porter à une famille désolée qui me combla de bénédictions. Deux heures après, les ordres généreux de M. le duc d'Otrante avaient été exécutés. Un ministre de la police qui tient sa parole mérite une note bienveillante dans l'histoire contemporaine.