«—L'Empereur paraît de très bonne foi dans l'intention de consulter les droits de l'homme, un peu plus qu'il ne l'a fait dans son gouvernement précédent. Il a parcouru la France; il a pu se convaincre que les peuples ne se lèvent pas pour un homme. Le temps de l'égoïsme royal est passé, et j'aime à penser que la victoire ne l'enivrera plus, et qu'il viendra déposer ses nouveaux lauriers sur l'autel de la patrie et de la liberté. Quant à ses compagnons d'armes, à ses frères, il ne les emmènera plus dans ses campagnes comme des favoris. Les récompenses corrompent jusqu'à ce dévouement de la vie, qui est le plus beau titre qui puisse honorer le champ de bataille. Quand une première fois le mot de liberté, prononcé par vingt-cinq millions d'hommes, arma l'Europe entière contre la France, la révolution venait de rayer par la main de la loi toutes les distinctions, tous les ordres et toutes les décorations militaires; nos armées étaient pleines d'officiers restés à leur régiment malgré les appels de l'étranger. La perte de ces cordons ne nuisit point à la valeur, et si le courage de quelques uns n'en diminua pas, l'enthousiasme de ceux qui n'avaient pas ce regret ou qui n'avaient pas eu cette envie, n'en fut que plus électrique et plus général. Avec les jouets de la vanité, on peut tout au plus s'attacher quelques individus, mais les masses ne viennent à vous qu'à la vue de ces grands principes inhérens au cœur humain, et qui le font battre d'un bout de l'univers à l'autre.
«—Mon Dieu! Monsieur le Comte, croyez-vous du moins à la victoire? vous me promettez, j'espère, de conserver cette illusion-là.
«—Le vrai patriote doit toujours y croire, car pour lui la mort est encore un triomphe, puisqu'elle le fait échapper à l'esclavage. Et vos relations militaires vous donnent-elles bon espoir?
«—Tout ce que je connais est dans un délire qui doublera les forces de l'armée. Je suis sûre qu'un homme en vaudra quatre.» Et nous continuâmes sur ce ton pendant presque deux heures. À travers les mots de gloire, de guerre, il jeta aussi de temps en temps dans la conversation le mot de constitution. Carnot m'avoua même qu'il s'occupait d'un grand travail sur ce sujet, qu'il me serait obligé si je voulais revenir le voir, qu'il m'en lirait l'introduction. Montrer un pacte social à une femme était une grande galanterie qu'il croyait lui faire, et je fis de mon mieux pour le remercier de son amabilité. Je crus même apercevoir dans ses paroles une espèce de crainte, car il ajouta à la fin de quelques idées émises: «Je crains bien que cette œuvre difficile ne soit l'occasion d'une rupture…» Avec qui? je l'ignore, car la phrase ne fut point achevée. On annonça une députation des colonels de la garde nationale, et je me retirai en assurant l'inflexible républicain, comte malgré lui, que je ne manquerais pas de me rendre à sa bienveillante et flatteuse invitation. Mes courses militaires, qui vinrent bientôt de nouveau absorber tout mon être, m'enlevèrent ce plaisir; l'exil seul me rapprocha de Carnot une seule fois, encore en Belgique; et une heure encore, ces deux grands débris de la tempête se consolèrent entre eux.
Vers le même temps à peu près, j'eus également une audience d'un des ministres des cent jours, de Fouché, que, malgré ses bons procédés d'Illyrie, je ne pouvais me résoudre à classer parmi les hommes objets pour moi d'une favorable prévention. Aussi je m'empresse de le confesser, cette dernière visite n'était pas entièrement volontaire. Voici, en effet, comment je fus conduite à l'hôtel du ministère de la police. Un soir que je rentrais chez moi assez tard, j'aperçus deux sentinelles à la porte de la maison. «Ah! Madame, que vous arrivez bien! me dit dès l'escalier ma femme de chambre; ce pauvre Monsieur du troisième qui vient d'être arrêté. Sa femme est dans les larmes; une si bonne femme, et que je cause tous les soirs, avant que Madame rentre, avec Joseph, leur domestique.
«—Qu'y a-t-il? m'écriai-je; la maison qu'habite mon valet devrait bien n'être pas plus mal notée sous l'empire, qu'elle ne l'était sous la police de M. D'André.
«—Madame, voyez-vous, voilà comme cela s'est fait: le Monsieur du troisième, il est très attaché aux ci-devans; ce n'est pas étonnant, ce pauvre cher homme, on lui avait donné la croix dans les gardes du corps, où il servait, et depuis trois mois il se levait tous les matins de bonne heure pour aller passer par tous les guichets du Louvre, afin de se faire porter les armes. L'autre, que vous aimez tant, il est revenu, et depuis ce temps-là le maître de Joseph ne peut plus sortir le matin, parce qu'on lui a ôté sa décoration. Alors il a travaillé dans un sens opposé, à ce qu'ils disent, aux constitutions de l'empire; il a répandu des proclamations, il a fait enfin beaucoup de choses; si bien, Madame, que les gendarmes viennent de venir chercher ce pauvre cher homme, qui ne faisait de mal à personne, pour le conduire chez le ministre de la police. Ah! si Madame, qui a des protections auprès des grands, voulait s'en mêler, elle ferait une bonne action qui causerait bien du plaisir à une honnête famille, et surtout à Joseph.»
Je montai aussitôt au troisième, où je trouvai une famille en larmes, une femme jeune et intéressante, qui m'assura que son mari n'était point coupable, qu'il avait reçu de Gand des papiers qui lui étaient adressés par un de ses oncles pour être distribués à des adresses indiquées, et qu'il les avait répandus même sans les lire. Cédant à toute la chaleur de ma prompte sensibilité, je promis que, dès le lendemain, mon bon et estimable voisin serait rendu à son domicile, et qu'à cet effet je serais, chez le ministre de la police dès mon lever.
J'eus hâte en effet d'aller tenter mon ancien crédit sur l'ame du vieux renard de la police. Je n'avais point demandé d'audience; aussi j'eus bon espoir, rien que par la facilité d'introduction avec laquelle l'Excellence daigna faire répondre, à mon nom, qu'il serait à moi dans une demi-heure. J'attendis avec assez d'impatience, n'ayant pour me distraire que les ordonnances de gendarmerie, qui se succédaient dans la cour de l'hôtel. Comme j'avais l'air d'être fort émue en entrant dans le cabinet de M. le duc d'Otrante, il vint à moi avec une grâce plus aristocratique que celle que je lui avais connue, et me dit: «Ah! mon Dieu! Madame, moi qui sais tout, je ne savais pas que vous étiez à Paris; mon ministère est en défaut.
«—Rassurez-vous, Monseigneur, vos agens ne sont point en arrière de précautions, et s'ils ont oublié dans leurs rapports de vous faire part de mon séjour à Paris, s'ils ne vous ont point donné connaissance des preuves de dévouement qui ont dû me signaler dans ces derniers temps comme une des plus sincères amies de l'Empereur, cela est naturel; la police n'est pas instituée pour noter les bons, mais pour surveiller les mauvais. La démarche que je hasarde aujourd'hui près de Votre Excellence vous témoignera que, loin de se relâcher, votre administration pèche plutôt peut-être par excès de zèle et de précautions.