Un matin que j'étais allée de bonne heure à l'École-Militaire voir Léopold, désigné et installé déjà comme officier de la jeune garde qui se recomposait, je passai à mon retour par la rue de Grenelle, et l'idée me vint d'entrer chez Carnot. Je le rencontrai dans la cour comme il sortait à pied, en vrai lacédémonien. Dès qu'il m'aperçut, il fit un signe de joyeuse surprise, et nous entrâmes dans son cabinet.
«Qui me vaut, Madame, le bonheur de votre visite? car il me semble que vous m'avez bien négligé. Les brillans militaires vous ont fait oublier le vieux philosophe.»
J'étais fort embarrassée cette fois pour causer avec Carnot, comme cela arrive avec les personnes dont la position a changé, et quand on ne sait pas comment ils veulent eux-mêmes qu'on la prenne. Devais-je dire Citoyen, Monsieur, M. le Comte? Je tournai ma langue avant de parler, car il n'est rien de plus contrariant que ces petites cacophonies des exordes de conversation; enfin, je me décidai, et je lâchai le mot de monseigneur, qualification qui était celle de la place, plus encore que celle de la personne, et qui, quoique entachée de vernis aristocratique, devait, selon moi, sous ce rapport, moins effrayer l'oreille de l'Excellence spartiate.
«Non, Monseigneur, je n'oublie point mes amis; et la meilleure preuve, c'est que je suis ici, et je vous prie de le croire, uniquement pour vous, car je ne viens point en solliciteuse. Je ne ressors pas, vous savez bien, du département de l'intérieur, mais de celui de la guerre. Ce n'est point le ministre que je viens voir, mais l'ami. Je crois vous avoir déjà fait connaître que j'avais fidèlement rempli la mission que vous aviez bien voulu me donner pour le Midi. J'ai bien couru depuis que je ne vous ai vu!
«—Il est quelqu'un qui a plus couru que vous, et ce quelqu'un-là avait l'Europe entière pour surveillant.
«—Oh! que je vous sais gré de cette allusion à l'homme extraordinaire appelé désormais à nous gouverner! Cela me prouve ce que vos nouvelles dignités m'avaient si agréablement appris, que votre génie et votre vertu sont désormais engagés au service de Napoléon.
«—Tout ne me plaît pas dans ma nouvelle situation; je suis bien aise d'être ministre, parce que je crois que je puis rendre quelque service à mon pays, mais je suis assez humilié d'un second titre qu'il m'a fallu accepter de la générosité de mon ancien ennemi. Cela sonne assez mal avec mes opinions bien connues; mais il faut pardonner quelque chose à un homme qui a joué si long-temps à la monarchie de Louis XIV. La patrie a besoin du concours de tous ses enfans; ce n'est pas le moment des petites querelles, nous avons bien une autre dispute sur les bras.
«—Mais, Monsieur le Comte, car vous l'êtes bien, puisque vous l'avez mérité, les titres de Napoléon sont de grandes récompenses nationales qui n'ont rien de commun avec la noblesse à parchemins portant privilége et exemption d'impôt.
«—Encore une fois, ce n'est point l'heure de bataille sur ces hochets; je les ai acceptés pour ne point paraître répondre par une mauvaise humeur au retour d'une confiance qui m'honore et qui met au moins près du seul homme qui puisse nous tirer d'affaire, un conseiller qui saura ne pas oublier son mandat de citoyen, et qui, petit à petit, tâchera de rendre tout-à-fait homme un capitaine indispensable à la défense de nos frontières. À vous dire vrai, je ne crois même pas que ce titre de comte me vienne de l'Empereur lui-même. Malgré nous, il a encore auprès de lui un autre cabinet qui contrôle le nôtre, et qui, nourri dans toutes les habitudes de 1812, et dans le rêve d'une monarchie qui était devenue vieille en dix ans, a cru faire une grande chose que de m'ôter, par cette singulière promotion, ma teinte un peu trop prononcée de républicanisme. Cela est parti de la secrétairerie d'État ou des petits comités du soir. Je me suis laissé faire, pour la première fois de la vie, parce que cela ne pouvait causer de tort qu'à moi, et qu'aux yeux de ceux qui me connaissent cela paraîtra bien plus une complaisance qu'une adhésion. J'ai laissé faire un comte, afin de pouvoir, avec l'aide du temps, de la victoire, du progrès de l'opinion publique et de la raison du chef de l'État, arriver à l'heureuse possibilité de défaire tous les comtes passés et présens. Car enfin je ne suis pas entré dans les affaires pour ne pas tâcher d'en tourner la direction au triomphe des principes.
«—Et croyez-vous que l'Empereur laisse dépouiller ses frères d'armes de trophées qu'ils ont, la plupart, conquis sur les champs de bataille?