J'osai parler à Ney de Léopold; c'était la preuve de la pureté du sentiment que m'avait inspiré ce jeune homme, envers qui mon ame croyait avoir pris les engagemens sacrés d'une mère.

«—Il n'a pas besoin d'une autre protection que sa conduite, me dit le maréchal; mais je ne le perdrai point de vue; je le ferai entrer à la jeune garde; écrivez-lui.»

Ainsi nous nous quittâmes bien autrement que le 6 mars; et en montant, le 15, joyeusement dans le courrier, pour retourner à Paris, je me disais: quel changement dix jours peuvent opérer sur la destinée; et ces subites révolutions de deux cœurs m'expliquaient les révolutions des empires, passant aussi en un si court espace par la même mobilité de fortune. Je revis le maréchal Ney à Paris, après le retour de l'Empereur; et c'est au sujet de ce retour si diversement raconté, que je vais dire ce que j'ai vu; ce que j'ai entendu, comme spectateur et comme témoin, au château des Tuileries, le 20 mars, où je restai de planton volontaire, depuis sept heures jusqu'à onze heures, sans faire à mes plaisirs le tort d'une minute.

L'Empereur, revenu par Fontainebleau, était entré aux Tuileries à neuf heures du soir. On a attribué cette nocturne occupation du trône, cette espèce d'incognito de la victoire, à des soupçons, au moins à des craintes sur les dispositions de Paris. Il savait trop bien l'état de la France, pour se défier d'une ville après avoir traversé tant de provinces. Il pouvait être bien tranquille. Il y a dans la bonne ville de Paris de quoi faire de l'enthousiasme pour le compte de tous les nouveaux venus paisibles. Si, depuis Fontainebleau jusqu'à la capitale, il avait rencontré un peu plus de silence qu'ailleurs, dès qu'il approcha des Tuileries, les transports unanimes durent lui prouver que les précautions étaient inutiles. L'attente d'une foule immense fut enfin satisfaite; Napoléon arriva porté par une foule plus grande encore: cela pouvait s'appeler une cohue à cause du nombre; mais les plus hauts personnages s'étaient faits peuple par dévouement et par délire. Les croix, les broderies, les grands cordons, se poussaient pêle-mêle avec l'artisan et le soldat. Déjà on se heurtait au milieu du bataillon fidèle de l'exil, afin de montrer qu'on était là des premiers pour prêter main-forte à l'empire renaissant, afin de profiter le lendemain d'un regard de reconnaissance. Au premier abord, le spectacle était imposant; avec un peu de réflexion, il offrait aussi ses côtés comiques. Que de personnages qui, la veille encore, pleuraient, humblement royalistes, sur les malheurs du drapeau blanc, relevaient fièrement une tête chargée de la cocarde tricolore!… Je me garderai bien d'aucune citation: il faut que tout le monde vive; et comme quelques unes de ces figures ont trouvé l'art d'un troisième dévouement en faveur de la monarchie, une seconde fois restaurée, il faut savoir ménager chacun dans son industrie: la pitié n'est jamais méchante, et elle doit avoir, dans certains cas, la générosité du silence.

J'aperçus l'Empereur sur ce pavois de bras qui l'élevaient de nouveau vers le trône; je remarquai son sourire; son regard rencontra un grand personnage efflanqué qui se haussait encore sur la pointe de ses énormes pieds, pour cacher entièrement fama volat, qui ne venait chercher que des émotions au milieu de cette scène. J'avoue que ma vanité fit son profit de ce sourire si fin, si inexprimablement significatif; mais je fus bien plus heureuse encore en me disant: Il m'a vue; il dira: elle est partout. Je me trouvai mieux récompensée que tous ces entrepreneurs de politique. Dans cet immense mouvement, il n'y avait de beau et d'intéressant que le côté militaire. Là on voyait des grenadiers pleurant de joie au milieu de leurs chefs, les Drouot, les Bertrand, les Cambrone, également attendris. Pleine de toutes les illusions qui m'avaient été si long-temps chères et auxquelles j'avais été fidèle, je me mêlais avec toute l'ivresse du bonheur aux flots tumultueux qui me poussèrent au bas de l'escalier.

Tout était confiance de la part de celui que pressaient tant d'hommages. Il fallait que Napoléon fût un tyran bien peu soupçonneux, car dans cette bagarre joyeuse, non seulement on l'avait approché; mais foulé, heurté, coudoyé. Loin de s'en effrayer, le tyran souriait à chaque mouvement qui le faisait trébucher; il savait bien que ce ne sont pas ces secousses-là qui renversent les trônes. Tout en descendant, je me sentis légèrement touchée à l'épaule et vis un visage comme me faisant signe. Nous traversâmes rapidement les cours, en répondant aux mille questions de ceux dont l'impatience n'avait pas encore été satisfaite. À toutes ces questions de l'avez-vous vu, se porte-t-il bien? la personne qui m'avait interpellée, ajouta, en me remettant un papier: «Voici vos instructions, votre itinéraire.» Elles consistaient en quelques mots à l'adresse de cinq ou six officiers occupant des postes aux principales casernes de Paris, telles que Clichy, Popincourt, l'Ave Maria, la Nouvelle-France. Me voilà aussitôt montée dans mon cabriolet, m'élançant au grand trot d'un bout de Paris à l'autre, m'arrêtant à chaque quartier le temps nécessaire pour demander l'adjudant, et recevant dans cette tournée de poste en poste la conviction que l'arrivée, à neuf heures du soir, le 20 au lieu du 21 en plein jour, était, non pas un calcul timide de la part de l'Empereur, mais une nouvelle preuve de sa profonde conviction que, quelles que fussent les dispositions de l'opinion publique, il était sûr de sa destinée par ses anciens soldats. Quoique ma ronde du soir se fût assez prolongée, et qu'il fût déjà tard, je passai, avant de rentrer chez moi, à l'hôtel du comte Regnault. Ne l'ayant pas trouvé, je rentrai chez moi harassée de bonheur, et je me mis à faire au maréchal un rapport militaire sur tous mes travaux de la journée.

CHAPITRE CXLVII.

Une visite à M. le comte Carnot.—Réception chez M. le duc d'Otrante, ministre de la police.

Le Moniteur, espèce de maire du palais de tous les régimes, truchement immobile de tous les actes du pouvoir, quel qu'il soit, vint le lendemain même du 20 mars, comme le lendemain de tous les triomphes successifs et contraires des partis, proclamer les victoires de la veille et les ministres du jour. Les nouvelles nominations étaient toutes choisies parmi les plus fidèles amis de Napoléon, la plupart ayant déjà appartenu à ses conseils, et lui ayant donné, lors de sa chute, des preuves d'un attachement sincère et d'une religieuse reconnaissance. Deux noms, portés sur cette liste du cabinet, portaient un caractère plus prononcé et avaient plus mis en émoi les conjectures des politiques. Ces noms étaient ceux de Carnot et de Fouché. On pensait généralement que cette adjonction de deux des représentans de l'ancien parti républicain indiquait dans Napoléon, empereur pour la seconde fois, la volonté de gouverner autrement qu'il n'avait fait, et de tremper de nouveau son pouvoir, sorti de la souveraineté populaire, dans la source où il avait pris naguère origine, ce qu'il avait pendant dix ans trop oublié. C'est du moins le sens que Regnault de Saint-Jean-d'Angely attachait à ce premier acte de la restauration impériale, tout en laissant percer un secret dépit contre les deux hommes qui avaient été pris pour opérer ce mouvement et cette fusion de tous les intérêts diversement opposés à la dynastie en exil.

J'avoue que je partageais bien quelques unes des défiances de Regnault à l'égard du dernier des nouveaux alliés de Napoléon, parce que quelques relations, trop vagues pour être précisées, m'avaient laissé la conviction que l'ancien ministre de la police n'avait pas été sans rapports avec le château des Tuileries et ses hôtes de 1814. D'ailleurs, plus habituée, dans les vicissitudes alors si extraordinaires de la politique, à suivre les inspirations de mon cœur qu'à supputer les chances diverses et les fines combinaisons des partis, je ne saisissais pas trop bien l'alliance dont Regnault m'avait parlé de la révolution avec l'empire. Dans ma candeur de dévouement impérialiste, je voyais cependant avec un extrême plaisir la présence d'un caractère aussi franc que celui de Carnot auprès du caractère trop altier, trop volontaire, qui avait joué plusieurs fois sa fortune et la nôtre. Il me sembla que la bienveillance que m'avait témoignée le défenseur d'Anvers lors de ma dernière entrevue, me faisait un devoir d'aller le complimenter, non pas sur une faveur (une faveur ne devait être rien pour lui), mais sur le rapprochement amical qui s'était opéré entre l'ami de la république et le défenseur de l'empire. Le titre de comte, que venait de recevoir le citoyen Carnot quelques jours après sa nomination au ministère de l'intérieur, indiquait trop de sacrifices mutuels qu'avaient dû se faire deux hommes depuis long-temps séparés de vues, pour ne pas redoubler à mes yeux l'obligation d'un compliment.