Retour à Paris par Auxerre.—Entrevue du maréchal Ney.—Les
Tuileries.—Le 20 mars.

Le spectacle de ces troupes qui semblaient avoir retrouvé les joies bruyantes et presque furieuses du combat et de la victoire, ces discours militaires respirant le double enthousiasme de la guerre et de la liberté, le délire pour Napoléon et l'admiration pour Ney, qui devant moi s'étaient enflammés, tout cet ensemble de faits miraculeux, de passions héroïques, m'avaient replacée au milieu de la vie que j'aime, celle des émotions. Quoique arrivée à Lons-le-Saulnier à la fin de l'hiver, je trouvais le temps magnifique, le ciel sans nuage; l'espérance semblait un astre nouveau qui se levait pour tout embellir. Quant à moi, la visite de Lons-le-Saulnier m'avait soulagée. Ney, me disais-je, va m'apparaître comme aux plus beaux jours de l'empire. Dans mon impatience de lui témoigner tout ce que me faisait éprouver de bonheur la sympathie renaissante de nos effusions politiques, je quittai l'hôtel qui servait de quartier général à l'enthousiasme impérial, républicain, et surtout militaire du moment. Je courus à l'endroit qu'on m'avait indiqué pour être la résidence du maréchal. La cour de la maison était encombrée d'officiers qui venaient de prendre ses ordres, mais j'appris d'eux que lui-même venait de monter en chaise de poste, et que leur général courait depuis un quart d'heure sur la route d'Auxerre.

Trouver des chevaux, une voiture, stimuler au poids de l'or le dévouement des postillons, arriver à Auxerre comme le vent, on devine bien que telles furent ma pensée et ma conduite. C'était un spectacle bien extraordinaire que celui des routes et des campagnes. Les paysans accourus dans les villes, tout le monde sur les portes et sur les places publiques, des ordonnances traversant au galop les routes et arrêtées à chaque pas par l'impatience populaire, à laquelle elles jetaient en passant proclamations et cocardes. C'était partout un mélange de surprise, d'incertitude, de stupeur de la part des autorités, et une ivresse de mouvement, de curiosité et d'enthousiasme dans la plus grande partie de la population.

Je vis le maréchal Ney quelques heures; il venait d'avoir une première entrevue avec Napoléon; il s'était présenté avec franchise et loyauté; il avait annoncé à celui avec qui il avait vaincu vingt ans, que son ancien compagnon rentrait sous les aigles, parce qu'il sentait bien qu'il faudrait bientôt les défendre contre l'étranger. Ney n'éprouva aucun embarras à mon aspect imprévu, parce que son cœur n'avait à se reprocher aucun détour: dès le premier mot, toutes mes craintives hésitations étaient évanouies.«—Eh bien, Ida, me dit-il en riant, les événemens ont tourné à vos souhaits; vous êtes ravie, n'est-ce pas?

«—À en perdre la tête. Mon ami, comment est l'Empereur? a-t-il bonne mine? est-il content?

«—Il serait bien difficile, s'il n'était enchanté! Jamais dans les plus beaux jours de sa fortune il ne fut salué par les acclamations d'un pareil enthousiasme. Je ne vous cache pas que je ne pouvais croire à cette réaction d'admiration et d'amour.

«Et maintenant, y croyez-vous?

«J'ai fait plus que le reconnaître, je l'ai partagé. Il était impossible qu'un vieux soldat ne fût pas entraîné par le flot des affections militaires. Au surplus, cet élan de l'armée, se levant comme un seul homme, peut être aussi utile à la France, qu'il a été pour moi irrésistible. Ce ne sera pas trop de cette force électrique contre l'Europe en masse. Dans ces critiques circonstances, j'ai parlé, j'ai agi dans ce que j'ai cru, l'intérêt et l'opinion de mon pays. Mais je ne sais, Ida, en vous l'avouant, c'est à peine si je veux le croire; il me semble que l'Empereur a une arrière-pensée avec moi.

«—Cela lui irait bien, en vérité!»

Apparemment que mon intention de rassurer le maréchal me fit mettre un ton comique à ma réplique; car je réussis complétement à dissiper les nuages qui chargeaient encore son noble front. Le peu d'instans qu'il put me donner ne furent perdus ni pour son bonheur ni pour le mien; et, dans notre rapide inspiration militaire, nous embellîmes l'avenir de tous les souvenirs de gloire et de félicité dont le passé avait été si riche pour nous. Mon imagination rajeunie semblait ressaisir toutes ses illusions, mon ame reprendre tout son délire de tendresse pour Ney; le temps écoulé du 20 avril 1814 au 14 mars 1815, avec ses fâcheuses réminiscences, était oublié; ma main pressait la main du héros de la Moskowa et de Smolensk; mes regards se perdaient dans ses nobles regards, et ma voix, attendrie par tout ce qui peut remuer le cœur d'une femme, prédisait victoires, bonheur, long et glorieux avenir à celui que l'implacable fatalité inscrivait déjà parmi les grandes victimes que les lauriers ne préservent pas de la foudre.