«—Meynal, dit brusquement Vivian!
«—Meynal», répéta brusquement un homme d'une figure sévère que je n'avais pas encore entendu, mais dont j'avais remarqué seulement l'impatience ironique et la dérision amère au milieu de toutes ces folies. «Si Oudet vivait aujourd'hui!…
«—Oudet, s'écria le jeune homme qui avait parlé le premier: Si Oudet vivait, ce ne serait pas le drapeau tricolore qui flotterait ce soir sur la tour de l'Horloge; ce serait le drapeau rouge et noir du Jura.
«—Cela est possible, dit Vivian, mais il est mort, et notre république avec lui. Que Dieu nous garde l'Empereur!…
«—Malédiction sur les tyrans de toutes les couleurs et de toutes les dynasties, dit le jeune homme en se levant: Je bois ceci à la mémoire d'Oudet, et j'y boirais du sang!
«—À Oudet, crièrent tous les convives. À Oudet, répétai-je en tremblant: Quel est donc cet Oudet, ajoutai-je, en me retournant du côté de Vivian: Qui a laissé de pareils souvenirs?…
«—Un grand homme mort trop tôt, me répondit Vivian, et qui, si la mort l'avait respecté, aurait placé dans l'histoire un nom dont Napoléon serait jaloux. Il était né dans un village qu'on appelle Meynal, et que vous avez laissé, il y a quelques heures, à votre gauche, si vous arrivez de Lyon.
«—Il est mort, repris-je, à Wagram.—À Wagram!…» C'était cet Oudet dont le nom, dont le souvenir, dont la gloire planaient sur mon ame comme une apparition, objet de tendresse et de terreur, de désir et d'inquiétude, qui me poursuivait dans tous les pays, et qui vit pour ma pensée, comme si une pareille existence ne pouvait pas se détruire. Il me semble encore qu'il m'écoute et qu'il me lit.
Je ne dormis pas pendant quelques jours; j'écrivis. Voilà pourquoi je retrace les souvenirs de cette soirée avec la précision et la vivacité d'une impression récente. Au reste, j'ai visité beaucoup de pays, et je ne crois pas qu'on puisse oublier jamais le Jura ni ses habitans.