Peu à peu la scène s'anima d'une manière étrange. Des soldats d'ordonnance se succédaient dans la salle. Un lieutenant général, en grand uniforme, descendu d'un petit escalier obscur, la traversa en passant une main soucieuse dans ses cheveux, et en regardant à droite et à gauche s'il était observé. Je crus reconnaître M. de Bourmont. Les groupes se pressaient; il les parcourut en souriant aux femmes, en pressant la main des officiers qui avaient suivi le mouvement du matin, en adressant aux autres un regard de reconnaissance, de tristesse et de regret, et en jetant de loin quelques mots caressans aux enfans. Peu d'hommes ont eu plus d'art à faire valoir ces prestiges gracieux de l'esprit qu'enseigne le besoin de plaire. Il avait été si malheureux! Pourquoi a-t-il oublié plus tard ce qu'une infortune honorable, et qui tiendra une place distinguée dans l'histoire, devait à une infortune glorieuse dont le souvenir retentira dans tous les siècles?

Un autre personnage qui le cherchait probablement (je crois qu'ils allaient partir ensemble) le rencontra presque sous mes yeux. C'était un homme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, dont les formes lourdes et carrées n'annonçaient qu'un paysan à son aise, et qu'on aurait pris tout au plus à son visage couperosé, à ses manières brusques et tranchantes, à son chapeau rond de flibustier, à sa démarche abandonnée et sauvage, pour un officier de marine en réforme. Il fit le tour de la salle en promenant sur tous les convives un regard mort qui étincela quand il arriva aux femmes. Ce rayon d'un feu cynique m'avait effrayée chez Moreau et ailleurs; je me couvris de mon voile: je venais de reconnaître Lecourbe.

L'aspect de cette table était pour moi un objet d'études toutes nouvelles. J'étais dans le Jura, c'est-à-dire dans le pays le plus caractérisé de la France, le jour de l'événement le plus extraordinaire des temps modernes, et sur le théâtre où il venait de se passer. Je cherchai à distinguer parmi les convives quelques unes de ces figures saillantes que la nature semble avoir moulées pour l'histoire. À ma droite était assis un homme que l'on appelait le commandant Vivian, et dont la taille presque gigantesque, dont les cheveux noirs, épais et crépus, dont la physionomie rude et austère contrastaient d'une manière surprenante avec le son de voix le plus doux qui ait jamais vibré dans mon oreille, et surtout avec le ton de conversation le plus affectueusement obligeant, le plus réservé, le plus poli, dont une voyageuse un peu aventurière ait jamais eu à se louer dans une auberge. Il était souffrant encore d'une blessure très grave et presque incroyable: un biscayen avait traversé sa poitrine, quelques lignes au-dessous du cœur, à la bataille de Lutzen.

La conversation ne tarda pas à s'animer. On déplora des excès dont l'éloignement trop subit du maréchal avait rendu la répression impossible. Le café Bourbon, qui était le point de réunion des royalistes, venait d'être livré aux violences de la populace. Une femme charmante qui en faisait l'ornement, et dont tout le monde s'accordait à louer la vertu, l'esprit et la beauté, avait été obligée de se réfugier, au péril de sa vie, sur les toits d'une maison voisine. En général, ces messieurs paraissaient fort opposés au gouvernement des Bourbons, mais je n'avais pas conçu jusque là qu'une opinion aussi absolue que la leur pût se concilier avec tant de modération et de bienveillance; je m'expliquai cette idée en les regardant. La nature leur avait imprimé à un si haut degré les signes de la force, que l'on concevait qu'un peuple ainsi organisé aurait dérangé trop aisément l'équilibre du monde, si un profond sentiment de la justice et une extrême douceur n'eussent tempéré l'immense puissance physique dont ils étaient doués. Je me rappelai ces rois géans dont l'imagination de Rabelais a doté la Touraine, et qui étaient les meilleurs des hommes.

«—En dernière analyse, dit un jeune homme qui n'avait parlé jusqu'alors qu'à basse voix, et qui cédait pour la première fois à l'entraînement d'une conversation publique, à quoi cela nous mènera-t-il? À retomber sous le sceptre d'un tyran… Je ne prendrai part à de semblables succès que lorsqu'ils tourneront à l'avantage de la liberté!…

«À merveille! s'écria Vivian, riant aux éclats; je ne doutais pas que tu ne revinsses encore ce soir à la république séquanoise.

«—Pourquoi pas? répondit le jeune homme.

«—Pourquoi pas? continua un troisième interlocuteur dont l'éloquence originale et bizarre paraissait en droit de fixer exclusivement l'attention des auditeurs, car un silence universel s'établit; pourquoi pas? reprit-il en promenant un regard extraordinaire de calme et de fixité sur la société attentive et muette, et en bourrant son nez de tabac à quatre reprises, exercice qu'il renouvelait d'ailleurs à chaque membre de ses périodes, et qui était comme la ponctuation de son discours: il ne faudrait pour cela qu'apprécier nos forces et en faire un bon usage; mais ce n'est pas dans l'état où nous sommes que nous pouvons jouir des douceurs de la liberté. Nous avons des casernes, et cela amène des soldats; nous avons des églises, et cela appelle des prêtres; nous avons des maisons élégantes et ornées, et c'est ce qui plaît aux riches. Comment voulez-vous être libres dans un pays où il y a des riches, des prêtres et des soldats? Nos montagnes suffiraient dix fois à loger sous leurs grottes et à nourrir de leurs herbages et de leurs laiteries ce qui mérite d'être conservé dans la population. Un peuple parvenu à cette hauteur n'a plus besoin, ni de sciences, ni d'arts, ni de métiers, et une fois qu'on s'est mis au-dessus de ces besoins, on est sûr d'être libre. N'est-il pas honteux pour nous de l'être moins que les ours et les hiboux de nos rochers, nous à qui ces rochers appartiennent au moins autant qu'aux ours et aux hiboux, et qui ne savons pas être heureux, parce que nous ne daignons pas jouir de l'indépendance facile que nous a donnée la nature. Si vous m'en croyez, ajouta-t-il en plongeant solennellement trois doigts dans sa tabatière, nous mettrons le feu ce soir à ces horribles repaires d'hommes, où tous les despotes et toutes les factions viennent nous apporter des séductions ou des chaînes? Bathilde, allez acheter six torches de résine. Voilà de l'or.»

J'avoue que ce qui m'étonna le plus dans cette étrange allocution, ce fut de voir qu'elle n'était accueillie que par une expression d'hilarité complaisante et presque respectueuse, qui ne se communiqua pas à l'orateur. Il garda son effrayante gravité et vida sa tabatière.

Je me trompe cependant; quelque chose m'étonna davantage. Un convive que je n'avais pas remarqué, et qui s'était placé à l'extrémité la plus obscure de la longue table, se leva tout à coup, et nous montra la figure la plus martiale, mais la plus hétéroclite que j'aie observée en ma vie. Il était mis avec une propreté assez recherchée, mais il n'avait point de cravatte; des cheveux d'un noir d'ébène flottaient sur ses larges épaules, et une barbe plus noire encore s'échappait du col de sa chemise et à travers les plis de son jabot. «Tout cela est à merveille, dit-il, et j'y souscris, sauf un point; car je suis prêt à brûler ma jolie petite ferme, et j'invite à voir cela, ces messieurs ainsi que ces dames; cependant, mon camarade, vous avez mal parlé des soldats, et nous ne pouvons pas nous en passer; car nous avons, 1° une redoute à garder à Saint-Laurent, auprès de ma ferme; 2° un poste essentiel à placer sur la côte; 3° des troupes à échelonner pour la défense de la route de Lyon, du moins tant qu'elle ne sera pas coupée, ce qu'on ne saurait faire trop tôt. Il y a, mordieu, une belle position pour nos avant-postes entre Beaufort et Meynal…