Débarquement de Bonaparte en France.—Événemens de l'intérieur.—Ney à
Lons-le-Saulnier.
En chaise de poste, il est impossible que la réflexion ne vienne pas même à une femme, et j'avoue que depuis que j'étais en route le retour de Napoléon me paraissait plus naturel. Il était impossible que Napoléon gardât prison à Porto-Ferrajo, quand un parti puissant et une armée dévouée l'appelaient à Paris. Le mouvement inquiet et tumultueux de la population à chaque pas me révélait une partie des événemens. J'appris ainsi qu'à Lyon flottait déjà le drapeau tricolore. L'ancienne reine des Gaules s'était rendue sans résistance au souverain d'une petite île de la Méditerranée, suivi ou pour mieux dire escorté d'une armée de mille hommes. Et cependant, aucune haine fondée ne s'était attachée aux Bourbons, dans ce règne de dix mois qui était près de s'évanouir. Un sentiment général d'intérêt, qui allait en quelques ames jusqu'à l'attendrissement, en quelques autres jusqu'à la passion, se mêlait dans la multitude à l'expression d'entraînement et d'enthousiasme qu'avait développée le retour du héros. Napoléon venait de prouver aux cabinets de l'Europe que la gloire est aussi une espèce de légitimité, et cette leçon terrible, qui a coûté si cher aux nations, devait laisser des traces ineffaçables dans l'histoire. Pourquoi fallait-il que je l'y visse plus tard écrite en lettres de sang!
Je croyais pénétrer les dispositions de Ney, mais je m'étonnais qu'elles ne s'accordassent point avec sa conduite; et si j'avais moins connu son caractère, l'étrange antipathie qui dut s'établir dès le premier jour de la restauration entre ses sentimens et ses devoirs, serait encore pour moi un mystère inexplicable: mais quand j'ai essayé de peindre cette grande ame, une des plus tendres, des plus généreuses et des plus dévouées que la nature se soit plue à former, je me suis condamnée à reconnaître ce qui lui manquait de perfection pour atteindre à une sublimité idéale. Ney portait sous ses formes héroïques le cœur le plus doux et le plus facile. Accessible à tous les témoignages de bienveillance et d'affection, il s'y livrait avec une mobilité qui a peu de dangers dans la société privée où elle ne saurait effrayer que l'amitié et l'amour, mais qui a des inconvéniens très graves par leurs résultats dans une vie placée si haut, et quand il s'agit de si grands intérêts. Tout ce qu'il disait, il le sentait profondément; tout ce qu'il promettait, il était décidé à le faire; tout ce qu'il voulait, il croyait le vouloir en effet. Ce fut abuser indignement des mots que d'appeler Ney un traître; il n'a trahi que sa volonté et ses résolutions. On l'a calomnié en lui supposant un plan. L'idée d'un plan suivi qui exigeait l'habitude du mensonge, est incompatible avec cette naïveté d'ame et d'esprit qui l'a toujours caractérisé. Un de ses officiers les plus aimés, le brave et spirituel Esménard, me disait un jour: «Le maréchal est un demi-dieu sur son cheval; quand il en est descendu, c'est un enfant.» Voilà le prince de la Moskowa tout entier.
On pense bien que je m'empressai de lire les journaux, et d'y chercher tout ce qu'ils avaient pour moi, c'est-à-dire, ce qui se rapportait au nom de Ney et à sa position politique. Il avait reçu les ordres de Louis XVIII, et il s'y était dévoué avec franchise, car il ne savait pas se dévouer autrement. S'il abjura quelques jours après cet engagement, c'est que derrière la monarchie détruite par une puissance irrésistible, il voyait encore la patrie. Sa position était unique dans tous les siècles et dans toutes les histoires. Il prit beaucoup sur lui, parce qu'il était seul, mais il est difficile de comprendre ce qu'il aurait pu faire d'utile en agissant autrement. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il épargna beaucoup de malheurs, qu'il conserva à la France ces départemens sub-Alpins qui subirent l'usurpation de Louis XIV, peut-être sans l'aimer, et qu'il ne lui manqua pour être absous que d'être apprécié par des hommes capables de calculer l'immense responsabilité dont il était chargé devant le pays et devant l'histoire. Ce sont des difficultés de situation que l'on ne peut pas mesurer en courant du château des Tuileries au vestiaire du Luxembourg.
J'anticipe malgré moi sur cet avenir dont l'idée me tourmente et me bouleverse, je voudrais m'y dérober. Je voudrais réveiller dans mon cœur l'impression de ces beaux sites du Jura qui me rendaient les Alpes Helvétiques et les Alpes Tyroliennes. Toutefois mon cœur était trop préoccupé pour en goûter le charme. Ney devait être à Lons-le-Saulnier. Sa conduite dans ces jours d'orage allait décider de tout son avenir; je prévoyais avec inquiétude, avec effroi, les dangers auxquels il exposait sa tête. Mille présages de mort que je n'avais jamais accueillis dans le tumulte des camps et des champs de bataille, se fixaient invinciblement devant ma pensée. J'étais si absorbée dans ces réflexions en arrivant à la ville qui était le but de mon voyage, qu'aucun bruit, aucun événement extérieur n'avait pu m'en distraire. Plusieurs voitures s'étaient croisées avec la mienne, sans que je les aperçusse; l'une d'elles renfermait le maréchal. Quand je m'informai de lui, on m'apprit qu'il était parti depuis deux heures. Cette nouvelle produisit sur moi une commotion qui me rendit à la perception, au sentiment des objets dont j'étais entourée. Je crus sortir d'un songe; je me réveillais en effet. Il était neuf heures du soir. De la fenêtre de mon auberge de la Pomme d'Or on apercevait quelques croisées illuminées. Des banderoles aux trois couleurs y flottaient d'espace en espace. Des groupes animés parcouraient au loin la rue Saint-Désiré et la Grande Place. Je prêtai l'oreille, et j'y saisis le nom du maréchal; j'écoutai plus attentivement. J'entendis crier: Vive l'Empereur! et ce cri courant de proche en proche vint se répéter jusque auprès de moi. Je ne pus douter qu'un grand événement ne se fût accompli. Une révolution était faite.
Empressée de savoir quelle part Ney avait prise à cette grande scène historique, je fis monter dans ma chambre une des jeunes et très jolies demoiselles que j'avais remarquées dans l'auberge; c'était la fille du propriétaire. Elle me raconta avec chaleur et naïveté ce que l'histoire a déjà répété tant de fois, et ce qu'une procédure sanglante a révélé dans tous ses détails. Je n'en dirai que ce qui m'a paru altéré dans les récits vagues et confus sur lesquels sir Walter Scott a brodé sa longue et mensongère vie de Napoléon. Le maréchal ne manifesta point ce qu'on appelle sa défection par un ordre du jour écrit. Cette pièce ne parut qu'après avoir été lue à la tête des troupes, dans une promenade de Lons-le-Saulnier où se passent ordinairement les revues, et qui tire, ou d'une institution ancienne, ou d'une tradition du moyen âge, son nom légalement romantique: elle s'appelle la Chevalerie. La première phrase de ce discours ne pouvait pas laisser de doute; elle en renfermait tout le sens. «Soldats, dit le maréchal, la cause des Bourbons est à jamais perdue.» Cette déclaration de principes produisit l'effet de l'étincelle électrique. L'armée se la répéta d'homme en homme, et l'enthousiasme, porté à son comble, se manifesta par des éclats qui empêchèrent long-temps l'orateur de poursuivre. On vit voler en un instant les cocardes blanches et les fleurs de lis. On vit couler des larmes de joie des yeux de ces vieux soldats qui n'avaient jamais pleuré. Les fantassins couvrirent leurs fusils de baisers; les cavaliers embrassèrent leurs chevaux. Le peuple seul resta calme et presque morne, car il y avait au fond de cet événement une immense incertitude de l'avenir, qu'aucun esprit sage ne pouvait envisager sans épouvante. La dernière résolution de Ney lui était d'ailleurs si personnelle, elle était si universellement inattendue, que le commandant de la garde nationale, M. de Grivel, qui était à cheval à côté de lui, étendant le doigt vers le papier que le maréchal roulait dans ses mains, lui dit avec un sourire inquiet: «Vous vous trompez, M. le maréchal.—Non, mon cher ami, répondit Ney. J'ai dit ce que je voulais dire»; et il répéta. M. de Grivel se retira du rang de l'état-major, et brisant son épée sur sa selle, il en jeta les tronçons au vent. «Adieu, maréchal, cria-t-il. Souvenez-vous qu'il est plus facile à un Franc-Comtois de rompre du fer que de violer sa parole.»
La défection de Ney ne pouvait être déterminée que par de hautes considérations que l'histoire appréciera. Il eut lieu de croire que le sort de la France dépendait de lui, et il agit comme il crut devoir agir, selon sa conscience et sa raison, dans l'intention évidente de ne pas livrer son pays aux chances d'une guerre civile; mais une ame telle que la sienne savait apprécier tout ce qui est généreux. Elle aimait tout ce qui est grand, et la belle conduite de M. de Grivel avait laissé une tendre et profonde impression dans son esprit. Il en a parlé dix fois dans le cours de sa procédure, et le témoignage d'un grand homme est assez glorieux pour dédommager M. de Grivel des oublis ingrats du pouvoir. Si j'avais la force de mêler quelques réflexions à des détails si pénibles à écrire, et qui m'entraînent de plus en plus vers un dénouement épouvantable que je ne puis repousser de ma pensée, je ferais remarquer ici une des causes qui ont le plus contribué à entretenir dans la mémoire du peuple quelque amour et quelque regret pour cette ère impériale, si rapide et si brillante. C'est peut-être de tous les temps historiques celui où le gouvernement a le mieux apprécié les hommes, parce que, suivant l'heureuse expression de madame de Staël, le gouvernement de Bonaparte s'était fait homme, et que, semblable à l'homme de Térence, il ne connaissait rien qui lui fût étranger. Le génie, la valeur et la vertu n'avaient pas besoin de l'intermédiaire d'un grand seigneur, ou d'un homme éminent dans l'Église. Ils avaient à qui parler en montant droit au trône; et aucun titre n'était repoussé, aucun service n'était exclu. Quand Napoléon passa à Lyon, il envoya la croix d'honneur au seul citoyen qui eût accompagné MONSIEUR jusqu'à la fin, dans une démarche bien difficile, où ce prince fit preuve à la fois de courage, de prudence et de générosité. Si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, s'il avait affermi cet empire dont l'heure était venue, si ses institutions s'étaient consolidées avec son pouvoir, M. de Grivel serait assis à côté de Ney dans la chambre des Pairs, et c'est Ney qui l'y aurait appelé.
«Enfin, dit la jeune narratrice, dont je ne fais depuis long-temps que paraphraser le discours, si Madame en veut savoir davantage, elle apprendra tout ce qui l'intéresse à la salle à manger, où sont réunies les personnes les plus notables de l'endroit. Le souper a été un peu retardé à cause des circonstances; mais il y a trente-cinq couverts.
«—Mettez-en trente-six», répondis-je, et je passai devant un mauvais miroir pour faire de ma toilette de voyage une toilette de table d'hôte. Il y avait peu de chose à changer. Ce genre de rapports nécessaires avec des gens dont on ne ferait nulle part ailleurs sa société, et qui ne répondent pas une fois sur mille à la disposition de votre esprit et aux mouvemens de votre humeur, m'a toujours singulièrement déplu. Mais c'était un jour, un événement historique; j'allais entendre nommer celui dont le nom était le bonheur et la gloire de ma vie, et j'attachais aussi quelque importance à connaître ces fiers montagnards dont l'histoire se rattache à tant d'événemens extraordinaires. J'avais entendu parler de l'effet que ces géans du Jura produisirent à la fédération de 1790, quand leur bataillon de colosses entra dans le Champ-de-Mars, précédé d'un ermite des rochers, et d'un vieillard de cent vingt ans, doyen de sa province, et peut-être du genre humain; j'aimais le Jura par cet instinct qui m'attache aux pays et aux mœurs extraordinaires; j'aimais surtout ce qui avait vu Ney, tout ce qui pouvait m'apporter un souvenir de lui, tout ce qui pouvait en réfléchir l'image sur mon cœur. Je descendis.
La longue et triste salle à manger était encore vide. Elle me rappelait quelque chose d'une station de guerre dans une place menacée. Des feux de joie ou de précaution passaient de minute en minute devant la fenêtre; des pétards éclataient sur la place. Des chants extraordinaires se mêlaient à ces scènes de terreur et ne les embellissaient pas. Les belles demoiselles de la maison se pressaient autour de moi, en me disant: «Ah! Madame la maréchale!» C'était l'idée qu'elles s'étaient faite, et je ne sais pourquoi, car il y a des secrets de l'ame qui ne se révèlent que par une longue habitude ou une puissante sympathie, et je n'avais pas même nommé le maréchal. Rebutée aux Français sous la couronne d'une reine tragique, il m'était réservé de passer malgré moi pour une impératrice à l'île d'Elbe, et pour une princesse dans le Jura.