«Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de goût pour le plus beau métier du monde?
«—Tant que vous en serez, M. le Maréchal.
«—Allons, à la dernière campagne.» Nous continuâmes long-temps sur le même ton; j'étais dans mon élément, la folie, et Ney, en la partageant, l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque chose sur ma conduite de 1814, et le mot de fama volat m'échappa.
«Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est vraie?» Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi j'eusse grandement couru risque d'une répétition de la scène du Dniéper. «Mon ami, ne me gâtez pas cette bonne journée, je n'ai aucun tort là-dessus.» Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux le calmer, et j'y réussis complétement. Je ne parlerai pas même de notre dîner de campagne, nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre; mais je ne puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqué par une singularité trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se faisait dans l'établissement quelque vacarme; je passai sur le balcon, d'où l'on entendait tout; c'étaient des soldats et des hommes du peuple, quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait à étourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir, il eût fallu passer au milieu de ce monde, et il était probable que si l'on eût reconnu le maréchal, dont l'humeur était fort gaie, il eût fait là quelque station. Les jours n'étaient point encore longs, et la nuit, déjà favorable, nous donna l'idée de nous mettre dans le coin du balcon, pour prendre le dessert et écouter seulement ce qu'il était plus dangereux de voir. Nous voilà donc installés presqu'en dehors de l'appartement. Quelques minutes après, un coup de vent pousse et ferme derrière nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne mal barbouillée d'une gargotte de barrière. Mon Dieu, où le bonheur va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrière de folies, je ne puis me rappeler qu'un seul moment comparable en émotions enivrantes à ce moment bizarre et, délicieux, placée entre des ressouvenirs pénibles et de prochaines et éternelles douleurs. Pour échapper aux regards qui pouvaient nous surprendre, nous nous étions assis du même côté, bien près, trop près l'un de l'autre, serrés entre la table et le mur; par une singularité du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu'à un silence qui n'était point un vide de l'ame.
La société, que nous entendions malgré nous, était fort curieuse à écouter comme étude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond, retombaient toujours, malgré leurs distractions bachiques et sentimentales, dans leurs joies guerrières. L'Empereur était plus souvent invoqué que l'Amour. «Nous l'avons enfin le petit homme, et dans quelques jours la mère et l'enfant viendront le rejoindre aux Tuileries.—Oui, dit Ney, si nous réussissons à les aller enlever tous deux.» Le temps était magnifique lorsque nous étions arrivés; mais le ciel s'était couvert, et la pluie commença à tomber. J'avais par hasard pris la précaution d'un parapluie. Impossible de penser à évacuer la place avant la garnison d'en bas: «Résignons-nous à l'abri du parapluie, m'écriai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais puisque nous sommes en habits, nous ne dérogerons pas. Wellington s'en sert bien en grand uniforme et à cheval; les soldats du pape montent la garde avec des ombrels. Au fait, tout est préjugé et habitude.» Pendant la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitâmes; et chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus; j'étouffais de rire et j'osais à peine respirer. C'était absolument la scène de Paul et Virginie. Malgré la ressemblance de la position, j'en fis la remarque: mais je ressemblais si peu à l'innocente créole, que Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi davantage pour que la comparaison fût moins vraisemblable, ou plutôt pour qu'elle le fût moins. Mais si je n'étais point Virginie, s'il n'était point Paul par la candeur, les battemens de nos cœurs nous disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tête se perdait par la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un équilibre de position si menaçante. Il me sembla alors que le balcon se brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier échappait à ses mouvemens et à ses lois.
Nous restâmes là plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait été la fin de ce tête-à-tête en plein air, dont le mystérieux abri dérobait au moins le charme à tous les regards. Le siége étant levé, Ney me prévint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.
«Mais demain je vous apercevrai à la revue, aujourd'hui me console de demain; demain, cependant, je veux encore, cachée dans la foule, jouir de cet incognito du cœur qui, sous le soleil brûlant de l'Espagne et sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes périls et mes fatigues.»
Nous nous quittâmes près de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir lieu la revue d'un corps d'armée qu'avait commandé le malheureux duc de Berri; j'y courus, j'espérais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui où Cambrone et les compagnons de l'île d'Elbe passèrent avec les aigles de l'exil; l'Empereur, à ce moment, prononça un de ces discours où se trouvait toute l'éloquence qui si souvent a réuni les Français par les images de la gloire et des prédictions de triomphes.
«Que ces aigles vous servent de ralliement; les donnant à la garde, je les donne à toute l'armée… Jurez que ceux qui voudraient envahir notre France n'en soutiendront jamais les regards.» Le cri de nous le jurons! s'éleva dans les airs; à ces éclats on eût dit que la Victoire elle-même le répétait. Je rencontrai une foule de frères d'armes, et il fallut accepter un déjeûner militaire après la revue. C'est là que furent tumultueusement discutés les projets et les vues de l'Empereur; il y avait quatre fort jolies femmes à ce déjeûner, et toutes nous étions parées du bouquet de violettes obligé; ces dames, à chaque bond du Champagne, en détachaient quelques feuilles pour les placer aux boutonnières des cavaliers, aux cris de vive l'Empereur! vivent les braves! J'aimais à les entendre; mais je ne faisais point chorus avec elles, ce qui me valut plus d'une maligne remarque. L'une de ces dames était amie d'un peintre célèbre qui avait fait passer ses opinions sous son pinceau; elle montra les plus jolies et les plus plaisantes caricatures, en riant aux larmes; enfin, la petite personne pétillait de bonapartisme au commencement de 1815, et le 26 septembre de la même année, elle déclara à quelqu'un que mes angoisses pour un illustre prisonnier intéressaient vivement; «que cette pitié et cet intérêt étaient fort mal placés, parce qu'elle me connaissait pour une femme révolutionnaire.» Je pense que cette dame, qui était, comme moi, assez bien encore en 1815, doit en être au repentir, et ce petit trait de souvenir sera toute ma vengeance. Parmi nos convives il y avait un parent de Lanjuinais, dont l'enthousiasme pour Napoléon allait presque jusqu'à l'aliénation mentale; et lorsque, dans le fol entraînement de la conversation, j'eus laissé échapper que je connaissais le colonel de Labédoyère, je craignis que son dévouement ne me prît à la gorge par excès d'admiration. «Voilà, s'écria-t-il, le modèle à tous! Labédoyère est noble pourtant; mais c'est, comme Lasalle, une fois noble de naissance et six fois noble par sa bravoure.» Je fus contrainte de donner à l'orateur mon adresse, et nous nous séparâmes.
Je reçus le lendemain une lettre de Léopold, qui venait de changer de régiment, et qui se trouvait alors avec le général Clausel à Bordeaux. Cette lettre me causa une joie bien vive; j'y lus la certitude que Ney même, sans me le dire, avait pensé à celui que je lui avais peint digne de son glorieux appui. Je répondis à Léopold de façon à flatter ses espérances ambitieuses. Hélas! les illusions qui font braver la mort sont bien excusables! Que de milliers d'hommes se faisaient tuer, en croyant trouver dans leur giberne le bâton de maréchal!