N'ayant point vu Ney depuis notre dernière et si singulière entrevue, je lui écrivis; mais n'ayant point reçu de réponse à une lettre qui n'avait pas été reçue elle-même, je ne saurais dire l'effroi que me causa le sort de ce billet, écrit avec sécurité sous l'inspiration du délicieux souvenir qui l'avait dicté. Mais comme Ney ne me répondait jamais exactement, je fus bien obligée de me calmer un peu jusqu'à notre première entrevue. Quand je lui parlai de mes inquiétudes sur cette lettre, il tomba dans une inexprimable agitation.
«Je ne puis vous faire aucun reproche, ma pauvre Ida; mais si la lettre a été remise à ma femme, je serai l'homme le plus malheureux. Ma bonne et chère Ida, je puis vous le dire: Je l'aime! Son bonheur, son repos, me sont plus chers que ma vie. Si elle est instruite, je le découvrirai aisément, car ni son cœur ni ses regards ne savent feindre.» Je fis effort pour dissiper l'effroi tendre de ce guerrier qui ne trembla jamais. Je ressentais presque aussi vivement que lui son émotion; car au lieu de lui en vouloir, je l'aimais de son amour pour la jeune et belle mère de ses enfans; c'était une qualité de plus qu'il ajoutait à toutes les qualités du guerrier qui avait captivé mon cœur. Le billet ne se retrouva point, mais le repos de Ney ne fut nullement troublé; lui et moi nous nous tranquillisâmes sur le sort de cette pauvre lettre. Qu'on juge de ma surprise, lorsqu'à quelque temps de là D. L*** vint me montrer une copie exacte de ce billet et une note très exacte aussi des lieux où je m'étais trouvée avec le maréchal la veille du billet! Napoléon avait à peine remis le pied sur le territoire français, que toutes les vigilances bonnes ou cruelles avaient repris leur inquisitoriale activité. Je ne pus de plusieurs jours joindre Regnault; enfin il m'écrivit de venir le trouver; il voulut me faire faire un voyage à Lille, dernier séjour de S. M. Louis XVIII.
Regnault me lut une lettre que M. le duc d'Orléans avait adressée au duc de Trévise; j'en ai retenu quelques expressions: j'avais dit souvent à Regnault que j'avais vu ce prince (alors duc de Chartres) au moulin de Valmy, à Jemmapes, à Tirlemont. En citant le passage de cette lettre, Regnault ajoutait: «Voilà les sentimens d'un grand cœur, d'un prince français; l'Empereur, qui se connaît en supériorités, admire cette conduite. La première fois que je vous ferai parler à Napoléon, il faut amener vos souvenirs de 92, et parler du bataillon de Mons.
«—Pour demander la retraite ou les invalides?
«—Non, pas encore, mais pour entendre l'éloge du prince dont vous m'avez vanté la bravoure. L'Empereur aura les plus grands égards pour toute la famille.»
Regnault me paraissait moins transporté que Ney, et presque soucieux, quoiqu'il fût enchanté du retour de l'Empereur, mais il ne se faisait pas illusion; et cet enthousiasme du retour, il savait bien que sa durée tenait à l'espoir qu'on donnait de l'alliance de l'Autriche, de l'arrivée de Marie-Louise et du roi de Rome.
Vers cette époque, un officier de la division Gardanne, qui combattait dans le Midi avec le général Grouchy, m'adressa une longue épître fort enthousiaste. Cette lettre sans date, restée dans mes papiers, me valut, en 1817, douze jours d'arrestation à Ostende, et me fit bien prendre la résolution de ne garder désormais aucune correspondance sujette à la plus légère interprétation politique.
CHAPITRE CL.
Coup d'œil sur Paris après le 20 mars.—Mon Journal.—Mes projets.—Nouvelles de Noémi.—Chute de Murat.
Une chose était bien remarquable alors, c'était la crédulité des personnes les plus distinguées de tous les partis. J'ai entendu de jolies femmes fort dévouées aux Bourbons m'affirmer que le roi n'avait pas quitté Lille, et que les provinces entières, à l'exception de Paris, avaient repris le drapeau blanc. D'un autre côté, j'ai vu mes amis les plus avant dans les affaires et dans les confidences du gouvernement et de l'Empereur, compter, pour la fortune de Napoléon, sur le concours de l'Autriche. Beaucoup avaient la certitude qu'en attendant qu'il se prononçât, le beau-père de Vienne enverrait toujours, en avance de son dévouement, Marie-Louise et le roi de Rome. Dès que le télégraphe remuait, on était aussitôt persuadé que c'était pour signaler leur arrivée.