Malgré son scepticisme en toutes choses, Regnault de Saint-Jean-d'Angely lui-même n'était pas loin de partager les croyances populaires. Je les combattais quelquefois dans mes conférences du matin, ou dans un petit journal que je faisais pour lui avec toutes les observations que ma vie un peu nomade me mettait plus que personne en état de rendre curieux et instructif pour un homme qui ne voyait l'opinion que de sa voiture. Si Regnault ne l'a pas égaré ou détruit, on a dû trouver dans ses papiers un album quotidien commencé le 20 mars et continué jusqu'à mon départ pour l'armée. Je lui rendais compte, jour par jour, de mes démarches, de mes courses, de ce que le hasard et mes relations de toutes espèces avaient pu m'apprendre en ce qui touchait l'Empereur et son gouvernement. Je ne désignais personne, jamais d'insinuations sur les noms propres, parce que je voulais bien éclairer sur ce qu'il pouvait être utile de connaître, mais je me fusse empoisonnée plutôt que de laisser percer quoi que ce fût qui eût pu attirer, je ne dis pas les persécutions, mais encore les plus simples attentions sur le moindre des citoyens.
Je ne relate ce petit service d'une correspondance toute d'intimité entre moi et un ancien ami, que parce que le souvenir de Napoléon s'y rattache. J'eus la certitude que mon journal passa plus d'une fois sous ses yeux, et que quelques bonnes et sévères vérités, mêlées à d'utiles avertissemens, furent plus d'une fois approuvées par lui.
Ma vie tout entière se dépensait ainsi gratuitement. Jamais la pensée d'un sordide intérêt n'enflamma l'ardeur de mon zèle. Je puis dire que la poursuite des seules illusions du cœur m'a coûté des flots d'or et quelquefois des torrens de larmes. Regnault cependant, à cette époque, me parla du projet de me placer dans la maison de la reine Hortense; mais cela ne fut pas discuté. Ce n'était guère qu'un de ces propos de bienveillance que les grands politiques risquent quelquefois avec leurs créatures, pour tenir en haleine un dévouement que leur connaissance du cœur humain ne leur permet guère d'attendre toujours du désintéressement et de l'affection.
Ce besoin d'agitation et de mouvement que j'éprouve sans cesse me donnait en effet une certaine utilité politique: je voyais, en outre, beaucoup de monde, et de tous les rangs. Il me semblait déjà remarquer un certain changement dans l'opinion publique. Toutes tentatives de résistance avaient cependant échoué.
Madame la duchesse d'Angoulême avait quitté Bordeaux, M. le duc d'Angoulême pacifié le Midi par une capitulation. Avec ces apparences de force et de victoire, je pensais que l'Empereur pouvait se trouver heureux d'être monté de nouveau sur un trône défendu par une armée: mais il y avait une tendance d'opposition sourde, sinon déclarée; ses partisans mêmes le blâmaient sur quelques points. Partout on parlait politique; et, ce qui n'était pas arrivé autrefois, on ne craignait pas de discuter les intentions de l'Empereur. Souvent, dans les salons que je devais supposer les plus bienveillans, j'entendais dire: «En débarquant, Napoléon a bien proclamé notre indépendance, mais voyez ce qui arrive, la Constitution se fait attendre.» Puis des plaintes sur cette nouvelle Charte, que l'on dénigrait avant de la connaître; sur la cour, qui envahirait encore tout. Dans cette confusion de doléances, il me semblait que personne ne savait ce qu'il voulait. Malgré quelques démonstrations extérieures, Napoléon montrait encore clairement qu'il voulait, comme toujours, être très absolu, et placer toute sa confiance dans son armée, qui le lui rendait bien en fanatisme et en amour.
Je vis Ney le jour où on nomma la chambre des pairs; je lui dis tout ce que j'entendais: «Laissez-les se débattre, ils cèderont à la main de fer de la nécessité; il y aura de beaux discours, puis des soumissions.» Toutes les mairies, toutes les officialités, publiques venaient d'être ouvertes aux votes que l'acte additionnel engageait tous les Français à émettre. Ney me cita comme curieux par leur énergique simplicité deux votes de ces registres de l'opinion, écrits de la main de deux personnes bien connues. L'un acceptait, parce que l'acte proscrivait la famille royale; l'autre disait: moi je refuse pour cette clause. Voilà, ajoutait le maréchal, quelque chose de bien, de la franchise; au surplus, je suis content de Napoléon, il y a dans sa conduite du grand, du vraiment loyal.
Je voyais quelquefois, à cette époque, un Hollandais lié intimement avec le secrétaire de M. Bondiskeen; il me disait: «Napoléon se laisse tromper; tous les souverains sont d'accord contre lui; ils veulent gagner du temps pour mieux cerner le banni: voilà comme on le désigne.» Je courus chez Regnault lui faire part de cette intention des puissances; il était enfermé, cependant il me reçut. C'est ce jour-là qu'il me lut quelques passages de la fameuse réfutation du conseil d'État, destinée à répondre à la déclaration du congrès de Vienne, du 14 mars. Tous les passages étaient brûlans d'éloquence et d'énergie. Regnault cependant se plaignit de quelques brusqueries de Napoléon; mais comme il lui était cordialement attaché, il en rejetait le tort sur les tracasseries que lui suscitait le parti républicain. Il me sut gré de ce que je lui avais dit, sans paraître y attacher une haute importance; mais à peine y avait-il quelques heures que je l'avais quitté, qu'il m'envoya prier de revenir. «Ma bonne amie, il faut me dire quel est le jeune homme qui vous a communiqué la nouvelle de tantôt.
«—Il est parti hier, je crois, pour La Haye.
«—J'aurais voulu apprendre de lui si son ami ne sait rien des relations de Fouché avec M. Bondiskeen. Je crains quelque intrigue, quelque trahison: Napoléon ne veut punir qu'avec des pièces de conviction, et peut-être alors ne punira-t-il jamais.»
J'étais vraiment contrariée d'avoir parlé, car je craignais des investigations ennuyeuses, même à l'innocence: il n'en fut rien. Quelques jours après, Ney me parla aussi de toute cette affaire, en me confiant qu'il croyait l'Empereur livré jusque dans ses conseils; que Napoléon lui-même en convenait, mais en avouant qu'il fallait marcher ainsi dans le moment; que le temps des défiances et des précautions n'était pas encore arrivé. L'Empereur venait de recevoir de bien fâcheuses nouvelles de l'Italie, et les fausses combinaisons de Murat, au lieu de débrouiller, rembrunirent son horizon politique. Brave comme César, Joachim avait cru tout pouvoir par lui-même; mais plusieurs puissances réunies avaient répondu à son manifeste, et, dans les premiers jours de mai, la déroute de Tolentino lui présagea la perte de son trône. Un mois après, il fuyait de Naples sur un bateau de pêcheurs. Noémi arriva en France vers la fin de mai; elle m'écrivit de Toulon pour me rappeler ma promesse d'aller passer un mois avec elle; mais y avait-il moyen d'y songer? l'orage grondait de trop près sur des têtes qui m'étaient chères. «Tous les rois, disait Ney, se liguent contre l'ennemi commun, comme l'appellent les diplomates de ces messieurs; eh bien! on se battra. Cette exécrable tête de Murat nous joue un vilain tour. Je suis en peine de son sort; car, malgré sa sotte équipée, il est aussi bon que brave. Vous avez une amie près de lui; vous a-t-elle écrit? que vous dit-elle?