«—Elle a quitté Naples au moment où le roi, après avoir remis le commandement au général Carascosa, était rentré dans sa capitale avec sa simple escorte. Murat, d'après les conjectures de Noémi, espérait reconquérir sa popularité; mais le prestige était détruit. Joachim malheureux n'était plus pour les Napolitains qu'un aventurier; ses conseillers nationaux travaillaient sourdement le peuple. Noémi ajoutait: J'ai tremblé non seulement pour le trône, mais même pour la vie de ce roi ébranlé; car, à Naples surtout, on peut hardiment avancer; rien n'est si près du cœur d'un honnête homme que le poignard d'un assassin. Noémi s'était retirée à peu de distance, attendant le moment favorable pour rentrer en France. Elle connaissait beaucoup le colonel Beaufremont et le duc de la Romana; le lendemain même, Joachim sortit de Naples; elle le vit à la plage de Miniscola, où il s'embarqua; il n'était déguisé aucunement; ses beaux cheveux, ses noires moustaches et tout son costume chevaleresque le faisaient remarquer parmi tous, comme au jour de ses plus grands triomphes. On fit voile pour Gaëte; mais les croisières anglaises forcèrent de rentrer et de débarquer à Ischia. Dans les troubles politiques, si féconds en ingratitudes de toutes sortes, il y a un bonheur à pouvoir retracer un trait honorable pour le cœur humain. Aussi ne passerai-je point sous silence (c'est toujours Noémi qui parle) celui du brave et fidèle Malleswki, cherchant à procurer au roi fugitif des nouvelles ardemment désirées de sa femme et de ses enfans. Malleswki s'est jeté dans une barque et a tenté de pénétrer dans Gaëte. Surpris par les Anglais, son touchant dévouement, qui eût dû être admiré, fut puni, mais avec une barbarie indigne d'un peuple qui se proclame noble et généreux.
«Quant au roi lui-même, il n'a couru aucun danger. À Ischia, où tant de bienfaits eussent dû le faire bénir, il eut à craindre de rencontrer les dangers d'une haine plus violente. Une nièce de Joachim, qui était à Naples, avait frété un bâtiment pour passer en France; elle le proposa à Murat au moment où il venait d'apprendre la capitulation de Casa-Laura, la prise de possession par l'Autriche d'une partie du royaume au nom de Ferdinand IV, suivie d'une proclamation dans laquelle Murat n'était pas même désigné, ni sa famille. Ce fut une heure terrible et amère que celle où il connut à la fois toutes les trahisons de ceux qui lui devaient le plus. Je puis vous assurer, à vous qui sans doute avez cruellement souffert de sa défection, qu'il vous eût attendrie par ce seul mot qui lui échappa: «Eh quoi! pas un seul mot de stipulation pour ma femme et pour mes enfans! Je suis puni par où j'ai failli.» Enfin, le 21, il a pu s'embarquer. La reine est restée au pouvoir des Anglais jusqu'à la remise de la ville aux troupes autrichiennes. Joachim a l'intention de se tenir en France dans un lieu caché. J'en suis au désespoir; car la France, ce me semble, ne lui doit point d'asile.
«Hélas! je pense comme Noémi, dis-je à Ney; cependant ce bras peut être utile. Où ira Joachim?»
Nous éprouvions un égal intérêt pour cet homme si imprudent, mais si admirablement brave. Ney aimait Murat comme frère d'armes. Avant la fin du mois de mai, je reçus deux lignes de Noémi qui prouvaient toute son inquiétude; elle me suppliait de savoir de Regnault ce que l'Empereur pensait sur son malheureux beau-frère. Elle ajoutait: «Napoléon est bon; il a si souvent fait grâce à tant d'autres ingratitudes, qu'il tiendra compte, j'en suis sûre, du caractère connu de Joachim, des liens du sang et de l'émotion des souvenirs.»
Je ne trouvai rien de mieux pour remplir cette mission du cœur, que de confier la lettre à Ney, après en avoir tiré un extrait pour Regnault. Ce dernier me dit: «Il n'y a rien à faire.» Ney me donna un peu plus d'espoir, car il assura que Napoléon ne pouvait haïr Murat, et je le pensais bien. L'Empereur avait de la générosité naturelle et une facilite politique de pardon. Mais, le surlendemain, Ney arriva tout abattu: «Il n'y a plus rien à tenter, ma chère amie, pour ce pauvre Murat!» Pendant ce temps, le malheureux proscrit débarquait en Provence.
Je reçus encore une nouvelle lettre de Noémi: elle connaissait mon amitié; aussi ne craignait-elle pas de me demander un service intime. Elle me priait d'aider une de ses cousines dans la vente de ses diamans et de son argenterie, afin de lui en faire passer le produit devenu nécessaire à ses besoins.
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«Je ne quitte plus les traces du roi proscrit; ce qui le désespère plus que la perte de son trône, c'est la nouvelle qu'il a reçue, que lord Exmouth n'a pas voulu ratifier le traité, et que Caroline et ses enfans seront séparés de lui. Ah! puisse mon dévouement soutenir son courage!»
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Aussitôt je me mis en campagne pour rendre le service que Noémi attendait de moi. Je savais qu'il est de ces momens où un peu d'or peut tout sur la destinée. Nous lui procurâmes de la vente en question 23,000 francs, qu'elle n'eut pas, hélas! la consolation d'employer pour l'ami de son enfance, le frère d'armes de Jules son frère. Il me reste plus loin à parler de ses douleurs.