Mon cœur était triste déjà du sort de Murat; il le devint encore plus par un spectacle dont je fus témoin, la revue des fédérés. L'avant-veille de ce vilain jour, je vis un personnage très au courant de toutes les affaires; il me parla de la lettre que l'Empereur avait écrite aux souverains. «Napoléon est aux abois. Cette lettre ne prendra pas; il a tort de faire des démarches près la cour de Vienne; il ne peut rien attendre que du gain d'une bataille. La diplomatie le joue; Talleyrand y est plus fort que lui, et il est plénipotentiaire du roi au congrès.» L'Empereur s'y préparait par tous les moyens de ses souvenirs et de son génie; il avait électrisé la garde nationale, en passant seul dans les rangs. Le banquet du Champ-de-Mars, de quinze mille couverts, donné par la garde impériale, était une noble et belle cérémonie; les six armées nommées reçurent les noms d'armées du Nord, du Jura, de la Moselle, du Rhin, des Alpes, des Pyrénées. Des batteries étaient en marche, trois cents canons furent placés sur les hauteurs de Paris; les corps francs, les partisans s'organisaient. On parlait de la levée en masse des départemens frontières du Nord et de l'Est; les défilés, les passages se hérissaient de retranchemens. J'aimais à voir tous ces préparatifs, toutes ces industries de l'activité française, dirigés par un homme qui pensait que courir c'est régner, et que la promptitude est encore la première chance de la victoire. On avait rendu aux régimens les glorieux surnoms que la guerre leur avait valus, tels que l'Invincible, le Terrible, Un contre Dix. Dans ces corps, électrisés par l'amour-propre de corps, le simple soldat se croyait un Montebello. Les vieux rangs de la garde se renforcèrent de six mille hommes d'élite. «Que Napoléon se fasse dictateur, me disait un ami du malheureux Quesnel et l'initié d'Oudet: avec la république et le mouvement donné aux esprits, Montmartre même deviendrait Jemmapes et Valmy.» Il y a chez nous comme un fanatisme national, une haine de l'étranger, qui eussent pu faire de chaque Français armé un homme des Thermopyles.
Au milieu de tous ces grands mouvemens de l'empire, les républicains ne s'endormaient pas; il y avait même bien quelque peu de jacobinisme au fond de la fermentation générale: je le devinai, sans beaucoup d'efforts de pénétration, aux aveux du militaire dont je viens de parler. Il rêvait je ne sais quelle forme de gouvernement provincial; il me citait des particularités d'opinions fort curieuses sur les départemens des Vosges et du Jura. «Il ne faut qu'une seule résolution d'un grand homme caché quelque part dans la population, pour donner le branle à la France entière.
«—Sans l'Empereur? répondis-je.
«—Sans lui, non; mais avec lui, sous un autre titre.
«—Mon Dieu, cela serait bonnet blanc ou blanc bonnet; croyez-moi, laissez-le empereur, cette dignité lui a été si bien pendant dix ans; car vous n'en feriez jamais qu'un républicain manqué.» Quand je fis part à Regnault de cette conversation, il me répliqua: «On connaît bien tous ces songes-creux; beaucoup avec de la bonne foi, quelques uns avec du talent, ne songent pas que le despotisme seul serait assez fort pour créer une république; cependant je sais bien qu'on l'espère, mais l'Empereur a une antipathie décidée pour le nom et pour la chose.
«—Tels ne sont pas les discours publics, et, entre nous, les triomphes de la république ne sont pas les moins beaux lauriers; Napoléon peut préférer le trône, mais il n'aura jamais droit de maudire la révolution. Puis n'a-t-il pas fait ouvrir des clubs? et cette revue des fédérés, annoncée pour demain, n'est-elle point une occasion, un pas rétrograde? Voulez-vous que je vous l'avoue, Napoléon me fait peine: maître encore de tout, il n'a plus l'air d'être maître de lui.»
Enfin cette revue, à laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est disposé à mépriser le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre dans son ensemble, et non pas aux extrémités. Ce rassemblement de gens déguenillés, dont les plus propres étaient des charbonniers, arrivèrent pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait autant une menace pour l'ordre qu'une défense pour l'empire. Il y avait entre ces livrées de la misère et l'admirable discipline des troupes un contraste qui inspirait de la tristesse et de l'épouvante. J'étais en homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur à lui toucher le coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une oppression pénible; oui, il me fit comme pitié, et cependant je m'en voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scène, qui me pesait et plut si peu à l'Empereur, était encore un effet de sa seule volonté! Rien ne saurait rendre la contenance humiliée des soldats; les vieux guerriers décorés touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait répondre aux regards de Napoléon; les plus jeunes disaient des choses que je me garderais bien de répéter; mais je ne puis m'empêcher de peindre le geste très significatif que quelques uns ajoutaient à l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les rangs portait les fédérés vers les militaires, ces derniers se frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte de quelque contagieuse malpropreté.
Au moment où les chefs des fédérés firent des motions et essayèrent quelques discours, je surpris un mouvement de Napoléon où se lisaient du dégoût et de l'effroi, et une sorte d'intérêt. Je m'en fus avant la fin de cette déplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.
Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de principes républicains, me parurent presque malades à ma manière. Un conseiller d'État raconta devant moi, que Napoléon avait saisi son épée à la lecture du programme de la fédération bretonne. Tout le monde s'écriait: «Pourvu que nous soyons vainqueurs à la première bataille! Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres fureurs.»
Regnault, je l'ai déjà dit, aimait sincèrement Napoléon, et il avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux dans sa position. Ney s'en prenait à tout le monde; il était tour à tour furieux contre les ministres, contre le peuplé, contre l'Empereur lui-même, à cause de cette revue. En effet les soldats de la révolution, s'ils en avaient épousé les principes, n'en avaient pas partagé les excès; les scènes populaires n'étaient point de leur goût; les soldats en murmurèrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napoléon; je sais que, pour mon compte, j'aurais donné des années de ma vie pour que Napoléon n'eût pas été dupe de cette farce démocratique.