CHAPITRE CLI.
Une conférence nocturne.
Les joyeux transports qu'avait excités le retour de Napoléon se prolongèrent, parce que chaque jour tous les différent corps de l'armée passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu le cœur humain, et surtout le cœur français, savait bien que la vue de sa capote grise n'était pas inutile à l'enthousiasme du soldat, et que l'enthousiasme du soldat devenait indispensable à l'entretien de l'esprit public de la capitale.
Malgré tant de démonstrations extérieures, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se connaissait un peu mieux que moi en matière politique, me répétait bien souvent: «Il me tarde que Napoléon impérialise les opinions par la popularité de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.
«—Quelle alliance?
«—Celle des républicains et des napoléonistes; Carnot et Fouché nous joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus à l'Empereur en haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront à la première occasion.»
J'avais beau dire à Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour lutter contre le génie de Napoléon. «Bah! me répondit-il, est-ce qu'un coup de dé en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses. Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien régime, tous les événemens sont possibles: et ceux-là sont les plus affreux et les plus à craindre qui sont toujours prêts à dire: Périsse le monde plutôt qu'un principe!»
Moi si crédule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment, je riais presque de la crédulité de Regnault pour tout ce qui touchait à la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la révolution. Quelques jours après, j'eus occasion de voir et d'entendre des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'État dont l'œil n'avait peut-être que trop de perspicacité. À la suite d'un dîner militaire, comme j'en faisais quelquefois à cette époque, Léopold étant revenu du Midi et aimant à mettre en commun avec ses camarades les espérances qui animaient alors notre jeunesse militaire, après toutes les santés et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagèrent à une réunion dont ils nous vantèrent l'utilité et l'agrément. «Là, nous dirent ces Messieurs, vous verrez une assemblée de jeunes gens qui, pendant que nous serons aux frontières, se chargent d'entretenir et d'organiser l'esprit public de Paris.» Léopold était ce soir-là dans une telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mécontenter par une résistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait l'envie. Comme j'étais en habits d'homme, suivant l'habitude que je commençais à reprendre, je me laissai aller à un désir presque violemment exprimé par le jeune fou que je ne surpassais guère en sagesse.
Ce jour-là j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les chevaux par hasard étaient fort fringans. La voiture s'arrêta devant une maison de la rue de Grenelle Saint-Honoré, où paraissait arriver en hâte une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des huées, si ceux qui en descendirent n'eussent porté moustache. Nous suivîmes le flot, et nous entrâmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de la petite propriété et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui nous avaient introduits se détacha pour aller se mêler aux groupes et parler au président de la société. Nous nous assîmes sur une espèce de gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemblée qui était fort tumultueuse.
Le président prit place au bureau. C'était un petit homme appelé Carret, qui avait été médecin, et qui était à cette époque conseiller à la cour des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend d'un magistrat, ni sa toilette la propreté que se doit un fonctionnaire à 15,000 francs d'appointemens. Je devinai dès lors que cette négligence était un essai d'imitation des mœurs républicaines, un modèle ou une flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun rajusté, si de temps en temps une voix criarde, et l'étincelle d'un œil qui semblait se ranimer à certains mots, n'eussent annoncé un de ces tempéramens nerveux qui cachent souvent, sous de grêles apparences, les convulsions plutôt encore que les passions d'un parti.