Aux côtés de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume. Ils déposèrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais, dans tout le cours de la révolution, assisté ni à aucune assemblée législative ni à aucune assemblée populaire, et j'avoue que, quoique ce club fût un club comme il faut, il ne me réconcilia guère avec toutes les réunions de ce genre. Tous les âges, toutes les classes différentes semblaient cependant s'être donné là rendez-vous; quelques têtes chauves ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs émérites paraissaient dresser le reste de l'assemblée, et lui souffler les mots assez nouveaux encore de liberté. Quelques officiers faisaient résonner leurs éperons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et sans tenir beaucoup de compte de ce qui se débitait; ils n'interrompaient guère leurs aparté que quand le nom de l'Empereur, un peu fortement prononcé, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.

Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemblée ne ressemblaient point encore à ces générations instruites, calmes et fortes, qui n'ont pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait été élevée surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de bataille, elle était un peu frivole dans la cité. C'était quelque chose de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemblée composée de tant d'élémens contraires, que cette entreprise d'esprit public, que cette espèce d'établissement qui semblait prendre de petits républicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais là aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la révolution si grande avec ses généraux, ouvrant à travers mille périls un passage à ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en chambre. Malgré ce retour involontaire de mes souvenirs, je me résignai au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai beaucoup plus à observer qu'à réfléchir. D'ailleurs, quoique je crusse bien que cette réunion avait patente officielle de la police, je pensai que je ferais grand plaisir à Regnault, en servant, par quelques aveux, ses préventions contre un ministre, et j'écoutai.

Les personnes qui faisaient fonctions de secrétaires lurent la correspondance de province. On appelait de ce nom des adhésions de certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la société. La plupart des affiliés accusaient réception de proclamations et de pièces envoyées de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus ronflante fraternité, et ne ressemblaient pas mal à cette réponse d'un maire, à qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: «Citoyen ministre, j'ai reçu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez envoyée; il en sera de même de toutes celles que vous voudrez bien m'adresser par la suite.»

«Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui n'était pas celle du président, pour une simple motion, et il continua sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvisées aux bons Français; mais tel est le peu d'énergie de Paris que nous ne grossissons pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanité qui ne lisent pas, et qui, faute de connaître notre institution, nous privent de leurs lumières, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous, afin de faire marcher le reste au pas. Je propose, à cet effet, de leur envoyer des ménétriers; et les ménétriers seraient des commissaires qui, partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale, de maison en maison, exposer le but de notre association à tous ceux qui ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intérêt, par souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la liberté.»

Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit à parler à la fois. Celui-ci disait: «Ma rue est excellente; je réponds d'autant de recrues qu'on en voudra.» Celui-là: «Il n'y a rien à faire dans mon faubourg, c'est un tas de propriétaires sans énergie, dont les femmes sont livrées à l'influence du confessionnal.» Tous: «C'est égal, il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la liberté doit écraser tous ses ennemis.»

Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action leurs principes, on procéda à la nomination des commissaires de l'enthousiasme. Cette opération terminée, le président annonça que l'ordre du jour était la question de la dictature. «M. L*** de la Manche a la parole.»

Alors se lève un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'années, à la figure rose, d'une toilette recherchée, et d'une propreté presque aristocratique.

«Messieurs, la question est très grave. La dictature est une délégation de la liberté, un sacrifice de toutes les indépendances, entre les mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes les forces d'un État contre l'étranger ou contre des ennemis intérieurs: c'est le cas où nous sommes. L'Europe et sa meute coalisée vont être à nos portes, le privilége secoue ses torches dans la Vendée; mais la dictature est un remède qui, à son tour, peut devenir une maladie: c'est encore le cas où nous pouvons être.» Puis vinrent les exemples de l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms en us qui servent depuis deux mille ans à défrayer les harangues populaires. Le discours de l'orateur blond dura près d'une demi-heure. Après le pompeux exorde que j'ai rapporté, il me fut impossible de suivre le fil des phrases les plus métaphysiques que j'aie entendues de ma vie; elles parurent toutefois du goût de l'auditoire, et je crois qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette industrie, de toute cette érudition éloquente, peut se traduire ainsi: Nous avons besoin de Napoléon, parce que son bras est nécessaire contre l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard à nous en passer. «Oui, oui, tenons-nous prêts, crièrent mille voix ensemble, contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de la féodalité, mais afin de nous servir de l'hécatombe de l'ancien régime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.»

Dans ce moment, il se fit un frémissement dans l'assemblée: on admirait cette vaste salle qui, n'étant éclairée que par les deux chandelles du bureau de la présidence, ressemblait dans son nocturne spectacle à une cérémonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la diversité des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes et au contraste des murmures. J'aperçus cependant un des officiers qui nous avaient amenés, lequel, après un long et bruyant murmure, s'était jeté au milieu du groupe d'où les applaudissemens étaient sortis avec le plus de violence, après cette directe allusion contre l'Empereur, qui avait en quelque sorte couronné la discussion. Léopold s'élança pour aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas. Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai assez distinctement que l'ami de Léopold tira de sa poche, comme par une victoire de sa discussion, un petit buste de Napoléon, aux bras croisés, qu'il portait toujours sur lui, et qu'il força les auditeurs un peu démocrates à le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de dévouement. La partie militaire de l'assemblée, quoique composée à peine d'une trentaine de personnes, parvint facilement à la dominer par l'énergie de la parole, l'éclat des voix et les argumens de la gesticulation.

Enfin, à force de coups de sonnettes, on parvint à rétablir un peu de calme. M. Carret annonça qu'il allait résumer la discussion, et lire un projet d'adresse, qui serait ensuite délivré à chaque membre pour exposer les principes sur lesquels les bons Français entendraient que fût composée la constitution dont la patrie avait reçu la promesse, et attendait les garanties sacrées et les bienfaits tutélaires. L'organe du président s'était un peu enroué dans le tumulte, et je n'entendis pas très distinctement la lecture à laquelle il se livra à ce sujet.