C'était, ce me semble, une suite de déclarations politiques dont je n'attrapai qu'une partie seulement, à la suite de l'expression des doctrines, corroborées de l'autorité des lois de Minos, de la loi des Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des détails d'application, des appels de numéros et des chiffres de chapitres et d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux législateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait d'épuiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus rien à observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-être gagner toute la salle. Je fis un signe à Léopold qui était resté au-dessous des gradins où j'étais assise; il serra la main de l'officier qui avait ramené à l'Empereur une discussion qui sans cela se fût peut-être égarée jusqu'à l'oubli de ce premier sauveur de l'État. «Adieu Léopold, s'écria l'officier, à demain: je reste ici, parce qu'il ne me paraît pas inutile que les pékins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-là ne sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de l'armée restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et rallier les indécis.
«—Cela m'embête, les assemblées», me dit Léopold, dès que nous eûmes franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle. «À quoi cela mène-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir pour elle. Si je n'étais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne volonté de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais de venir avec nous causer avec les Prussiens à coups de fusil. Ma foi on ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux je les placerais aux Invalides à la garde des drapeaux que les autres seraient chargés de leur envoyer de leur champ de batailles.
«—Oh! mon cher Léopold, que c'est bien là le langage d'un Français. Voilà comme se levèrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des médecins, des avocats, des marchands arrivèrent à l'armée sans savoir manier un fusil, mais de leurs rangs bientôt formés par les balles sortirent tous nos grands capitaines.
«—Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la même chose. Au surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laissé une armée excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont disposés vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la victoire; nous sommes tous prêts à mourir pour la lui arracher.»
Je renaissais à ces nobles accens; les yeux de Léopold, comme par une illumination divine, me replaçaient au milieu de cette gloire dont quelques rayons étaient tombés sur moi. Malgré cette heureuse fin d'une soirée qui avait été peu de mon goût, dès que Léopold fut parti, mes souvenirs s'effacèrent pour faire place à quelques appréhensions tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine; je rêvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui l'assurance que l'Empereur n'aurait rien à craindre. Il me remercia beaucoup de mon dévouement, me dit qu'il éclairerait là-dessus l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me répéta ce qu'il m'avait déjà dit que la guerre était là pour tout purifier, et que la première campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hélas! il ne disait que trop vrai.
CHAPITRE CLII.
L'Empereur.—Montmartre.—Mon Journal.—Le sergent Dalmont.
Tout étant à la guerre, Paris ressemblait presque à un camp par tous les préparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait très souvent le matin visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans façon. Dans le conflit de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors la population, j'admirais cette sécurité, cette confiance de l'Empereur, s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'eût frappé sans beaucoup de périls. J'étais curieuse de le surprendre dans une de ces promenades téméraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec trois ou quatre officiers à cheval. Avec sa redingote et son petit chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'œil attentif, Napoléon parcourait, à six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs ajoutaient à mon désir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui présenter une supplique, tendant à me faire attacher définitivement à la maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier prêt, et dès que je l'aperçus, je descendis de cheval pour l'aborder: dès qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre ce qu'on lui présentait; mouvement qui n'est peut-être pas autorisé par l'étiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napoléon tenait déjà mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais; j'étais contente, heureuse et fière. «Et votre journal?» me dit-il. À cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit de la tête aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma courageuse réponse, mon sang-froid intelligent; mais je préfère avouer avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur connaissait l'album où j'écrivais ce que j'entendais et ce que je pensais, où très souvent je parlais fort lestement de lui; cette conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais écrit cette espèce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma première pensée; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu révérencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de cette expression: «Votre Empereur en fera tant…; on n'aime plus votre Napoléon; le peuple et le soldat, voilà tout ce qui lui reste.» J'aurais voulu être à cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus bienveillant me fut accordé en récompense de ce que je craignais qui me fît punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napoléon ajouta: «Nous verrons cela,» et deux ou trois autres paroles que je n'ai point retenues, étant presque imbécille de saisissement.
Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de très loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air d'espoir et de tristesse, qui était dans toutes ses diverses nuances, qui semblait plutôt de l'intérêt pour la personne, que de l'adhésion pour le gouvernement de Napoléon. «Ah! disait une paysanne assise sur son trône de pots de lait, le voilà revenu, mais va-t-il rester? Si on se bat à Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un garçon à son service.» Je descendis, et m'approchai du groupe formé à cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: «Allez, allez, Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera à son armée et au peuple, et non pas à tous les trahisseurs brodés, chamarrés, qu'il a autour de lui; cela leur sera égal à ceux-là, ils ont tiré leur épingle du jeu.» Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagné du terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces; je ne l'aperçus, ni lui ni son escorte, à la barrière Saint-Denis, et ne le retrouvai qu'au delà des barrières.
Je m'approchai de nouveau à une distance respectueuse; l'Empereur monta les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'était pas fort content. Quoiqu'il fût encore de bonne heure pour les habitudes parisiennes, il y avait déjà là beaucoup de monde; la plupart des ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'après l'habit, d'appeler comme il faut, et j'en vis plusieurs qui étaient certes, malgré les dehors, comme il n'en faudrait pas; car, à l'approche de Napoléon, ils s'égosillaient en cris de vive l'Empereur! que personne ne leur imposait; et, quelques instans après, proféraient d'ignobles plaisanteries sur des travaux ordonnés pour la défense du territoire contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'éloignai avec dégoût. À peu de distance, une compensation m'attendait: Napoléon continuait sa visite, causant avec deux généraux, et souvent s'arrêtant aux groupes d'ouvriers; alors c'étaient des cris de vive l'Empereur! qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'étais assez approchée pour distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'étaient familiers, l'effet de ces scènes populaires; il me semblait y lire du triste et du mélancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une pensée consolante, Napoléon semblait dire: «Ils ne me doivent rien, et comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se révèle, et qui persuade à ces braves gens que je leur suis nécessaire pour défendre leurs foyers.»