Malgré cette interprétation, je ne pouvais prendre confiance dans tous ces préparatifs de défense, et je fis de vains efforts pour chasser les noirs pressentimens. Je revenais malgré moi au souvenir de ce qui s'était passé à Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon cœur, par une de ces divinations qui trompent rarement, entrevoyait déjà les aigles de nouveau trahies ou désertées… Hélas! Waterloo allait bientôt se charger de la réponse aux soupçons d'une femme.

En descendant le côté rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis pied à terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosité; elles avaient échappé à la bouche d'un homme et d'une femme assis derrière un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus clouée à ma place en entendant une voix mâle et sonore répéter ces quatre vers d'Othello:

Ils n'ont pas tous ces grands manqué d'intelligence
En consacrant entre eux les droits de la naissance;
Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux;
Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aïeux?

Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui étudiait son rôle; mais je reconnus bientôt que c'était un ouvrier assis à côté d'une jeune femme modestement vêtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes scrupules de discrétion. Je tendis l'oreille, et mon intérêt redoubla.

«Si la pensée de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas grand'chose à ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme des miens. Encore je crois ma noblesse mieux établie que la sienne; car, de père en fils, nous en avons enlevé les brevets à la pointe de la baïonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voilà, mon arbre généalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix d'honneur.

«—Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'être dans une position qui empêche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et…

«—Louise, voilà encore des retours d'orgueil; pense à ta tante, à ce qu'elle a osé te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui eût pu se cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir épousé un simple sergent; comme si un sergent de la garde, blessé sous les yeux de l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne prendrait-on pas cette béguine pour une duchesse d'avant la révolution? elle qui a pourtant passé sa jeunesse entre le résiné et la chandelle… Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanité des titres, étouffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne chercheras pas à voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur de manquer du nécessaire avec moi? Ne pleure pas mon départ, chère Louise. Nous voilà dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends l'Empereur; voilà mon placet: plutôt partir simple soldat, que de ne pas être à la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois encore à l'étoile d'Austerlitz.» Il pressa sa femme sur son cœur à sa réponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur leurs petits intérêts de ménage, sur le choix d'un parrain. La douce voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument donner à l'enfant.

«—Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.

«—Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a élevé si haut, est fils d'un simple et honnête artisan; il n'est né ni duc, ni prince, il l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir l'enfant d'un grenadier français? Garçon, ce sera Michel; fille, Michèle. Ainsi n'en parlons plus…»

J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connaître davantage ceux qui, par ce dernier mot, venaient de m'intéresser tant. La disposition de la route les forçait de passer près de moi; la femme était fort jeune et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fierté