«—Ah! dis-je en riant, et l'accident?
«—Vous avez raison. Déchirez le billet vous-même.
«—Soyez tranquille.» Et me voilà partie, fière de ma mission, comme si le bonheur de la France en eût dépendu.
En tournant la rue Barbette au Marais, le conducteur arrête pour demander l'hôtel à un homme de fort bonne mine. «Est-ce que vous y allez, demanda-t-il au cocher. C'est Victor que vous cherchez,» ajouta-t-il en me regardant d'un air qui me le fit prendre pour un agent chargé de m'arrêter! Cette idée me frappa tellement, que rouler le petit papier et le jeter furtivement dans ma bouche fut l'affaire d'une seconde. «Je vais au numéro 22,» m'écriai-je.
«—Il me semble qu'il n'y en a pas dans la rue.» Et après cette parole il disparut. Mais lorsque le cabriolet vint à s'arrêter, le même homme se présenta pour me faire descendre. J'avoue que je me crus déjà en puissance de police; mais le billet étant en sûreté, je sautai lestement sans prendre la main qu'on m'offrait. Mais toutes mes craintes s'évanouirent; c'était presque un confrère. Regnault rit beaucoup quand je lui racontai ma frayeur et ma précaution pour le billet; la présence d'esprit que j'avais montrée accrut encore sa bonne opinion sur ma sagacité, et sur une prudence que je savais si bien avoir pour les autres après en avoir toujours tant manqué pour moi-même.
Je fus à même de remarquer ce jour-là que jamais l'excès de prévention de Regnault pour Napoléon n'avait été plus loin. Naturellement éloquent, il ne le fut jamais davantage, et s'enflamma même jusqu'à revenir sur la campagne de Russie et celle de 1814, pour en enlever tous les torts à son idole.
«Je sais bien, lui dis-je en riant, que ce n'est pas Napoléon qui a fait geler et neiger; mais, au fait, qu'allait-il faire dans cette Russie? Le beau pays à conquérir! la France vaut bien qu'on s'en contente.
«—Aussi l'Empereur ne veut plus de guerre…
«—Il revient donc, m'écriai-je vivement?
«—Dans une quinzaine, vous irez le voir aux Tuileries.