«—Êtes-vous fou?
«—Pas le moins du monde.
«—Et vous croyez que cela se passera sans plus de façon.»
À cela je lui fis quelques objections si pressantes, qu'il s'emporta jusqu'à la colère. Cette petite altercation nous avait fait passer une heure, et éloignés de notre objet, Regnault y revint de lui-même en me donnant deux nouvelles commissions, dont l'une auprès de Cambacérès. Il me recommanda de bien regarder en sortant si l'on m'observait, et de prendre un cabriolet un peu loin. J'ai déjà dit que sans savoir le mot des intrigues, j'avais mis une sorte de vanité à ces services, vanité qui me faisait mépriser le danger. Plus instruite, je ne redoutais pas davantage les espions; d'ailleurs, quand on se sait observé, il est si aisé de dérouter l'attention. Il suffit de la fixer sur des démarches insignifiantes pour la détourner de celles qu'on veut cacher. Aux approches du retour de Napoléon, la police était ou aveugle ou complice; car j'ai surpris des signes d'intelligences faits par des officiers à l'heure même de la parade, au mot d'ordre et sous le balcon du roi. Je me rappelle avoir déjeûné, dans les premiers jours de mars, dans un café qui fait le coin de la rue de l'Échelle, avec plusieurs militaires habillés en bourgeois. On se faisait des signes, on se montrait des cocardes, des proclamations vraies ou fausses: on peut dire que les conspirateurs jouaient cartes sur table.
Je ne pouvais croire que si Napoléon revenait, Ney partirait avec le roi. Dans tout cela, lui seul m'occupait et m'intéressait; et je ne voyais pas trop comment il réussirait à faire cadrer le passé et le présent. La dernière fois que je vis Regnault, il me parla encore du maréchal, et de manière à m'effrayer. «Il a, disait-il, bien durement conseillé l'abdication. Je ne sais pas trop de quel œil l'Empereur va le revoir.—Et moi je pense que Ney sent trop sa propre gloire pour se laisser regarder de travers,» lui répondis-je avec une émotion secrète qui semblait me faire pressentir que ce retour allait lui devenir fatal. Je ne vis pas une seule fois Mme Regnault dans ces visites pourtant si fréquentes à son hôtel; il me semble qu'elle était à sa terre, ignorant tous les mouvemens que son mari se donnait.
Quelques jours après la fatale catastrophe du général Quesnel, Regnault me parut extrêmement joyeux, quoique très agité. Il me lut quelques lignes que je ne me rappelle pas assez pour les citer, mais qui venaient de Porto-Ferrajo. Il me demanda «si je croyais pouvoir me fier absolument au dévouement de Léopold?
«—Oui, lui-dis-je, pour tout ce qui me concerne; peut-être même pour autre chose. Mais son avenir m'a été confié par sa mère, et je n'en jouerai pas le bonheur contre des folies politiques. Si l'on se bat, Léopold sera le premier à son poste: voilà tout ce qu'en fait de dévouement vous devez attendre de lui.
«—Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre amie; il y a de l'étoffe chez vous, mais votre tête gâte tout.
«—Vous croyez? Réellement, vous rêvez donc tous le retour de l'Empereur?
«—Rêver est excellent; si vous voulez lui présenter votre nouvelle passion, allez à Barême, vous y avez des amis, et là vous pourrez demander à l'Empereur une lieutenance pour Léopold.»